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Cyclopolis,
ville nouvelle
production originale
L'État de la planète magazine
Taille 100 K
Trente ans après l'appel "vélorutionnaire"
d'Ivan Illich, père du mouvement "cyclo-écologiste",
l'idée d'aménager la ville autour du vélo fait son
chemin.
Par Benoît Lambert
parution dans
Libération, le 25 septembre 2003
"L'Américain type consacre plus de 1
500 heures par an à sa voiture : il y est assis, en marche ou
à l'arrêt, il travaille pour la payer, pour payer l'essence,
les pneus, les péages, l'assurance, les contraventions et les
impôts. Il consacre quatre heures par jour à sa voiture,
qu'il s'en serve, s'en occupe ou travaille pour elle." Cette
observation d'Ivan Illich est peut-être, parmi toutes les idées
contestataires de la société industrielle qu'il a défendues,
et elles furent nombreuses, celle qui s'est révélée
la plus exacte : dans nos sociétés très urbanisées,
la vitesse automobile est, pour une bonne part, un leurre. L'hypermobilité
a fini par tuer la mobilité !
Energie et équité, l'opuscule de cinquante-huit
pages sur "les seuils d'énergie au-delà desquels
s'exerce l'effet corrupteur" de l'automobile, marquera profondément
la critique de la société thermo-industrielle (celle des
moteurs) que René Dumont appelait "la société
de la voiture personnelle". Illich soutint qu'au-delà
d'un certain seuil, la consommation d'énergie augmente aux dépens
de l'équité. Défiant la pensée dominante
jusqu'à la provocation, le père du mouvement "cyclo-écologiste"
écrit : "Entre des hommes libres, des rapports sociaux
productifs vont à l'allure d'une bicyclette, et pas plus vite."
Cofondateurs de l'association Le Monde à bicyclette à
Montréal, en 1975, Robert Silverman et Claire Morisette (Deux
roues, un avenir, éd. Ecosociété, Montréal)
désigneront Energie et équité comme leur
"ouvrage de référence". Dans les Quatre
Roues de la fortune (Seuil, 1970), Alfred Sauvy qualifiera pour
sa part l'automobile de "grande souveraine" contre
laquelle toute action est "un crime de lèse-majesté
passible d'une mise au ban de la société". Dans
cet absolutisme du quatre-roues motorisé, les défenseurs
de la petite reine sont des trouble-fête, voire de dangereux "vélorutionnaires".
La proposition d'Illich ? "Vivre autrement pour vivre mieux",
expliquait Jean-Pierre Dupuis dans son hommage au philosophe décédé
en décembre dernier : "[Ce n'est pas] comme si nous avions
à arbitrer entre le plaisir d'un mets exquis et les risques afférents.
Non, c'est que le mets est intrinsèquement mauvais, et que nous
serions bien plus heureux à nous détourner de lui."
A l'historique "adapter Paris à l'automobile",
le mouvement répond volontiers par des formules chocs : "Pour
un monde sans voitures !"
Après l'incroyable ampleur prise en Europe par les journées
"En ville sans ma voiture" (1 300 villes participantes en
2 002), et trente ans après les déclarations percutantes
d'Illich, la ville de Paris est actuellement l'hôte, depuis mardi
et jusqu'à demain, de la rencontre européenne Vélo-City
organisée par la Fédération européenne des
cyclistes depuis 1 980. Principal forum international sur la planification
du vélo comme moyen de déplacement efficace, rapide, écologique,
excellent pour la santé et, accessoirement, après la marche,
le moyen de transport le plus répandu dans le monde ! Vélo-City
cherche à encourager le vélo comme moyen de déplacement
au quotidien, et comme activité récréative. Le
thème choisi par les organisateurs, "Le vélo,
outil indispensable pour la reconquête de la ville",
ne trompe pas. Il met l'accent sur l'aspect politique de la bicyclette,
sur le contre-poids à "l'automobilisme politique"
auquel ses défenseurs aspirent. Un contre-poids qu'en France
la Fédération française des usagers de la bicyclette
(120 associations) et, plus institutionnalisé, le Club des villes
cyclables (350 villes) incarnent chacun à leur manière.
Multimodalité ? Plus facile à dire qu'à faire !
Pour de nombreux citadins, l'idée de ne pas "avoir sa voiture"
est difficile à "acheter" et, pourtant, c'est souvent
son omniprésence qui lui fait fuir la ville. Même pour
l'automobiliste conscient des nuisances qu'il produit, vivre sans une
voiture est de l'ascétisme moderne.
Pour répondre à ce "syndrome du non-motorisé"
celui qui poussera le non-motorisé à acheter une voiture
quitte à devenir un ennemi de la planète, le concept du
"partage de la voiture" connaît depuis cinq ans une
croissance exponentielle. Mobility CarSharing Suisse, la plus importante
coopérative du genre dans le monde, est aujourd'hui forte de
55 000 membres. En 2000, Mobility CarSharing et les Chemins de fer fédéraux
(CFF) se sont associés pour proposer un nouveau service appelé
la "mobilité combinée". Pour 100 euros, le propriétaire
d'un l'abonnement CFF a accès à un parc de 1 750 automobiles
dans quelque 980 points en Suisse, dont 250 gares ferroviaires (20 points
uniquement à Genève). Parmi les avantages avancés,
notons :
les clients de Mobility ont accès à une large gamme de
véhicules adaptés à leurs besoins, ils profitent
des avantages d'une voiture, mais sans ses inconvénients, dont
la perte de temps et d'argent, l'entreprise Mobility s'occupant de l'achat,
des assurances, du stationnement permanent, de l'entretien et des réparations
;
la réservation peut se faire vingt-quatre heures sur vingt-quatre
par téléphone ou par l'Internet. Depuis 1999, les voitures
sont équipées d'un ordinateur de bord et une carte personnelle
permet d'en ouvrir les portes. Les clés sont laissées
à l'intérieur du véhicule pour l'utilisateur suivant.
Cette collaboration entre deux acteurs importants d'une alternative
à la voiture en Suisse, CFF et Mobility, est une innovation qui
fera date. Depuis peu, la coopération entre Mobility Suisse et
deux partenaires allemands permet aux client(e)s des trois sociétés
d'utiliser la flotte de véhicules des trois prestataires tant
en Suisse qu'en Allemagne.
Il ne faut pas s'y tromper : avec le retour des trams, des pistes cyclables
et des zones piétonnières dans nos cités, le partage
de voiture participe d'une radicale remise en cause du tout-voiture
en milieu urbain. Il tient compte de l'espace restreint en ville où
les voitures sont à l'arrêt... jusqu'à 98 % du temps
!
Rejeton de Mai 68, le mouvement pour une écomobilité connaît
des degrés de revendications et des manifestations multiples
: Paris-Plage et autres "aménagements éphémères",
transformation des berges de la rive gauche à Lyon en un vaste
parc urbain, péage à l'entrée de grandes agglomérations
urbaines (Londres, Singapour), billetteries modernes et tarifs avantageux
des transports publics (Karlsruhe, abonnement général
en Suisse), métros de surface efficaces et très économiques
(Curitiba au Brésil, un modèle repris par Quito et Bogotá),
etc. Trente ans après les critiques visionnaires d'Illich, c'est
à une nouvelle "culture de la mobilité" intégrant
l'étroite synergie entre mobilité et aménagement
régional du territoire que nous convie ce mouvement protéiforme.
Mais peu de villes ont réussi à inverser la domination
de leur voirie par l'automobile. Avec quelques villes aux Pays-Bas et
au Danemark, Copenhague fait figure d'exception : on y parcourt le même
nombre de kilomètres en voiture qu'au début des années
70 et plus de 30 % des déplacements s'y effectuent à vélo.
Il faut signaler que 10 % du budget de la voirie y est consacré
aux aménagements pour non-motorisés...
Considérant cette mouvance brièvement décrite,
nous suggérons l'introduction d'une nouvelle notion urbaine :
la "cyclopolis". Pilier du développement durable et
instrument de lutte contre les changements climatiques, la bicyclette
ne caractérise pas la cyclopolis en ce qu'elle s'y impose comme
"le" moyen de transport. Elle y devient l'étalon pour
la conception d'une nouvelle mobilité, le moyen de transport
à partir duquel sera aménagée la future voirie,
et en fonction duquel sera rédigée une nouvelle législation
(densité du construit, fiscalité foncière, etc.).
Il ne s'agit plus d'introduire du développement durable aux plans
de circulation, mais de produire des plans d'aménagement urbain
en fonction du développement durable.
Vélo-City 2003... il aura fallu trente ans aux idées d'Ivan
Illich pour entrer dans Paris ! Souhaitons que leur mise en oeuvre connaisse
désormais une plus grande vélo-cité
Benoît Lambert est rédacteur en chef de "L'Etat
de la planète" et auteur d'une thèse à l'université
de Genève à paraître aux éditions Georg (Genève)
sous le titre "Vélo/Cité".

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