Durabilité : mais de quoi parle-t-on au juste?
traduit de World Watch

 
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Par Thomas Prugh et Erik Assadourian


 


Introduction

Il y a douze ans en septembre, huit hommes et femmes dirent au revoir à des personnes venues les encourager et entrèrent dans Biosphère II, une serre hermétique de 3.1 acres dans le désert de l'Arizona. La porte fut scellée dernière ces "bionautes", une équipe composée de spécialistes tout droit sortis de Mission : impossible : un ingénieur de systèmes, un physicien, deux biologistes, des scientifiques agriculteurs, un expert en systèmes informatiques. Leur projet était de demeurer sous verre ensemble pendant deux ans dans le but de démontrer que l'humanité peut planifier, construire, et vivre dans un écosystème autosuffisant.

Le projet connut un bon départ et se poursuivit sans encombres quelques mois durant. D'un coût de 200 millions de dollars l'entreprise avait été précédée d'années de planification et de recherches parmi les plus à jour dans la planification et le fonctionnement d'écosystèmes, et les concepteurs semblaient avoir pensé à tout. Comme la Terre ("Biosphère I"), Biosphère II était un système fermé, exception faite de la lumière solaire. Elle possédait un mélange de biomasse, dont des forêts miniatures, des lacs, des cours d'eau, et même un "océan". Les chercheurs avaient prévu de vivre de la production interne du système, sans nourriture additionnelle, sans oxygène ou d'autres approvisionnements, tout au long de l'expérience.

Dans Mission : impossible, les experts rencontraient régulièrement des situations étranges, dont l'issue semblait en effet impossible, mais les opérations se terminaient toujours, malgré tout, sans encombres. Les experts de Biosphère II, pour leur part, étaient aveuglés par des angles morts qui les empêchaient d'anticiper certains développements. Après 18 mois, la concentration d'oxygène avait chuté, de 21 à un marginal 14 pour cent, le niveau d'oxygène que l'on retrouve à près de 6'000 mètres d'altitude. Le dioxyde de carbone exhalé par les sols riches en bactéries était absorbé et s'accumulait dans les murs en béton de l'immeuble, ce qui empêchait les plantes de le transformer en carbone et en oxygène. Parmi les autres problèmes, outre les frictions entre individus, on comptait l'extinction de trois-quarts des petits animaux, et de tous les insectes assurant la pollinisation. La vie des insectes finit par être dominée par les fourmis. Les plantes assurant l'alimentation poussaient difficilement, les mauvaises herbes elles s'en donnaient à cœur joie. (De l'oxygène supplémentaire pompé dans la serre permit de maintenir l'équipe pendant les deux ans prévus.)

Biosphère II était une expérience physique en viabilité (ndt : nous traduisons ici sustainability par durabilité ou viabilité). Le projet était débarrassé de toutes les rhétoriques politiques à l'origine de cris et surenchères lorsqu'il est question de viabilité pour laisser place à la question essentielle : comment pouvons-nous concevoir un endroit fermé, pour y vivre, et le maintenir pendant une longue période ? La question est importante car les êtres humains agissent sur la planète de manières qui sont, ou pourraient être, destructrices des systèmes naturels dont nous dépendons. Or ramener la question à la dimension de la planète ravive les débats passionnés et rend le sujet complexe et ambigu ; il exige une réponse à beaucoup de "ça dépend": Pour combien de temps ? Pour combien de personnes ? Sont-ils riches ou pauvres ? Quel regard ont-ils des autres créatures ? Quelles technologies sont disponibles ? Et la liste n'est pas close.

Malgré ses limites, la réponse sortie de Biosphère II a une valeur. Parce qu'il s'agissait d'une expérience, il serait inapproprié de parler d'un échec ; des données ont simplement été enregistrées. Une des choses illustrées par l'expérience est l'extraordinaire complexité et dynamisme des écosystèmes, le fait qu'ils sont mal compris et ont tendance à avoir des comportements imprévisibles pouvant altérer leur fonctionnement. (Comme dit le proverbe, l'écologie n'est pas une science dure ; c'est une chose beaucoup plus dure.) Ces faits bruts donnent un profil, et des données, pour toute discussion concernant une vie durable sur "Biosphère I". Il n'est pas si aisé de créer un système vivant robuste, productif, hospitalier, et qui se perpétue, et il est idiot de compromettre par ignorance celui dont nous disposons.

Plusieurs sont tentés d'ignorer ces faits. Le terme "durabilité", bien qu'il soit relativement nouveau, a déjà été trop utilisé et corrompu. Pour son présentoir au Sommet de Rio en 1992, par exemple, une compagnie d'énergie italienne a choisi le slogan "Le développement durable : notre croissance suit celle de la planète" - ne cherchant pas semble-t-il un effet d'ironie, et sans expliquer en quoi la planète elle-même connaîtrait une croissance. Exactement comme le mot durabilité peut être déformé pour ne considérer que les intérêts de l'espèce humaine, il peut également être défini en des termes qui excluent simplement homo sapiens du cadre d'analyse - c'est l'analyse de certains "écologistes profonds" qui voient l'humanité comme le cancer de la Terre. Puisque les auteurs du texte que vous lisez sont des êtres humains, les auteurs ont un point de vue centré sur des valeurs et des expériences humaines. Mais nous avons visé un équilibre : nous défendons l'idée ci-dessous que pour atteindre un véritable viabilité économique, il est nécessaire, et juste, d'avoir un regard approprié sur toutes les créatures.

Tous les peuples et toutes les cultures tentent d'améliorer leur vie et leur condition ; on donne souvent le nom de développement à ce processus. La réalisation de la "durabilité" requiert le développement durable, dont la définition la plus célèbre remonte à la Commission Brundtland en 1987 : en gros, notre capacité à répondre à nos besoins sans compromettre la capacité des générations futures à en faire de même. C'est une définition qui durera dans le temps parce qu'elle est flexible, et ouverte aux interprétations. Une faiblesse pourtant évidente : elle n'aborde pas la question. Bien entendu les gens auront toujours besoin de nourriture, d'eau, et d'habitations pour survivre, mais il faudra davantage pour s'épanouir - et nous ne devrions pas présumer savoir, au-delà de certains besoins de base, ce dont les générations futures auront besoin pour s'épanouir. Ce dont nous pouvons raisonnablement être certain c'est qu'elles apprécieront d'avoir des choix. En bout de course, le développement durable et la durabilité elle-même concernent des valeurs collectives, et les choix faits sont de ce fait une question politique, certainement la question politique planétaire du siècle que nous entamons. Parce que les valeurs, les politiques, et notre compréhension de la Terre et de ses systèmes vont évoluer, les notions de ce qui est viable ne seront jamais statiques.

Mais il nous faut commencer quelque part. En tant que sujet aussi vaste que glissant, la viabilité peut être approchée de plusieurs manières différentes et légitimes. Il peut être utile de penser à la viabilité en quatre dimensions - la survie de l'humanité, la biodiversité, l'équité, et la qualité de la vie (voir illustration). La survie fait référence aux conditions minimales de survie nécessaires pour la présence continuelle de l'espèce homo sapiens sur la Terre, et nous commençons par là car sans la survie de l'espèce, le reste n'a pas à être discuté. Ce n'est pas là notre point principal cependant, parce que les erreurs et les excès environnementaux ne nous menacent pas comme espèce. Plus important sont les trois éléments restants qui contribuent à notre survie comme espèce mais qui comprennent la survie des humains comme des communautés d'individus et des formes de bien-être humain que nous recherchons - liberté, justice, accomplissement de la personne et d'autres idées similaires - après que notre survie soit raisonnablement assurée. Nous faisons cette distinction car l'histoire offre de nombreux exemples de cultures humaines dont le fonctionnement n'avait rien d'équitable ou de juste, mais qui trouvèrent tout de même le moyen de durer dans le temps.

Les quatre dimensions se présentent sous la forme d'une pyramide qui rassemble la hiérarchie des besoins d'Abraham Maslow. L'idée est très semblable : les dimensions sont adressées du bas vers le haut et les couches du haut s'appuient sur les couches inférieures. Nous terminerons en décrivant brièvement une stratégie centrale pour aller vers une culture de la viabilité.

La survie de l'humanité

Dans le film de science-fiction Matrix, des machines intelligentes ont détrôné les êtres humains du sommet de la pyramide de la création où l'humanité s'était auto-positionnée et les a transformé en des esclaves énergiques rêvés. La suite du film Matrix reloaded, se termine avec les machines s'engouffrant rapidement vers la ville souterraine de Zion, le dernier refuge de quelques humains rebelles au nouvel ordre mondial. (L'épisode final doit sortir à la fin de 2003.)

Ce scénario est-il plausible comme Fin ?

Quelque chose, si ce n'est pas des machines intelligentes, tuera, c'est certain, l'humanité un jour ou l'autre. L'étude des fossiles suggère en effet qu'aucune espèce ne dure très longtemps en des termes géologiques (la modeste blatte, qui a 280 millions d'années au compteur, semble être l'exception). Un assassin probable, c'est un astéroïde ou une comète, comme celle qui semble être entrée en collision avec la Terre et a fait disparaître les dinosaures il y a 65 millions d'années.

Des astéroïdes tueuses et des robots parricides apparaissent comme plus plausibles que l'autodestruction de l'espèce. La littérature catastrophiste a traditionnellement pointé du doigt l'holocauste nucléaire, des virus incontrôlables, ou une crise environnementale comme des voies pouvant mener à notre disparition. Mais l'espèce humaine (comme les cafards) s'est révélée résistante et adaptable, à tel point que nous nous sommes installé presque partout sur la Terre sauf dans les océans. Et bien que les biologistes débattent depuis longtemps de la population minimum capable d'assurer le maintien d'espèces vertébrées pour quelques centaines d'années, on semble s'entendre sur le nombre approximatif de quelques milliers d'individus. Considérant ce chiffre relativement petit, l'adaptabilité et la dispersion géographique de l'espèce humaine, il est difficile d'imaginer que même les horreurs dont nous venons de faire mention puissent déclencher un éclipse de l'espèce humaine à la surface de la Terre.

Ainsi la survie de l'humanité comme espèce ne semble pas mise en sérieux danger par nos actions sur l'écosystème planétaire, aussi rapaces, stupides, et à courte vue soient-elles. Pourtant, la survie de milliards d'individus l'est certainement. D'un point de vue strictement anthropocentrique, l'unique question de survie qui concerne la viabilité est que de tels comportements prédateurs, stupides, et/ou à courte vue de notre environnement, tueront beaucoup de monde, causeront des souffrances profondes, et dévasteront des cultures.

C'est ainsi que la dimension humaine de la durabilité peut se résumer à une question : combien d'habitants la Terre peut-elle supporter ? C'est également là le titre d'un ouvrage profond aux implications très larges dû au biologiste Joel E. Cohen, de l'Université Rockefeller, qui note que l'humanité fait de telles estimations depuis près de 400 ans, avec des résultats qui vont d'un à mille milliards (hab.109 à 1012). Clairement, il n'y a pas de réponse simple, si ce n'est "ça dépend". Selon Cohen, ça dépend de :

le bien-être matériel moyen ;
sa distribution ;
la technologie disponible ;
les institutions politiques ;
l'organisation économique ;
l'organisation démographique ;
les environnements physique, chimique, et biologique ;
quelle variabilité de la population totale est acceptable ;
la volonté de risquer des désastres écologiques locaux par la population ;
l'échelle temporelle ;
les modes, les goûts et les valeurs morales.

Ce chapitre de Cohen revoit les façons complexes dont interagit l'humanité afin de fixer le nombre de personnes que la Terre peut supporter, et porte un titre judicieux : "Les choix de l'humanité". La capacité de support de l'humanité est pour une large part auto-définie, puisque la limite de la population humaine n'est pas la capacité maximale de support, mais la capacité culturelle, qui est plus basse. Si chacun vit à un niveau de subsistance, la Terre supportera plus de gens que si chacun vit à un niveau plus confortable, nécessitant plus de ressources. Les facteurs dont nous venons de faire la liste ci-dessus permettent de définir la différence entre la population maximale et la population optimale.

Prenons par exemple "le niveau de bien-être matériel type". Malgré les slogans des compagnies italiennes d'énergie, le monde est fini, et impose de ce fait des limites. Si la tarte ne peut être agrandie, alors le bien-être matériel sera probablement plus grand s'il y a moins de gens sur la planète à un moment précis. Un régime alimentaire adéquat sera plus facile à assurer pour chacun, par exemple, avec 3 plutôt que 30 milliards d'habitants. Même si en théorie, le chiffre supérieur pourrait être supportable et viable, il n'en reste pas moins que produire une alimentation décente pour 3 milliards de personnes nécessiterait moins de terre arables, moins d'agriculture intensive, moins d'écosystèmes naturels modifiés, moins d'eau fraîche, et moins d'énergie pour la production et le transport. Cela signifie donc plus d'espaces sauvages vierges, plus de biodiversité et moins d'extinctions, moins d'étalement urbain, moins de pollution, etc. - ce qui, outre de réduire la mortalité infantile et les maladies, signifie que la qualité moyenne de la vie peut être meilleure.

Mais le bien-être moyen peut être élevé et des milliards de personnes demeurer menacées si la richesse matérielle est trop mal distribuée, comme c'est aujourd'hui le cas. Le Programme alimentaire mondial de Nation unies a prévu récemment que le quantité de calories disponibles par habitant passerait de 2'800 à 3'050 d'ici 2030. Or, selon les mêmes prévisions, 440 millions de personnes iront toujours dormir en ayant faim. La malnutrition et la sous-alimentation affectent directement la survie et minent la santé des populations. Les ressources nécessaires à la santé sont dans le même temps, inégalement distribuées ; les pays riches dépensent des milliards pour des problèmes de santé produits par une surconsommation tandis que des vaccins bon marché contre des maladies de base, dans les pays en développement, sont sous-financés.

Les effets des technologies sur la survie de l'humanité, pour le meilleur comme pour le pire, sont encore plus évidents. La révolution industrielle a émergé de l'invention de machines qui peuvent exploiter les carburants fossiles et libérer leurs énormes réserves énergétiques. Ce flot d'énergie a mené à une production accrue, et à un meilleur niveau de vie dans les pays industriels. D'un autre côté, le désastre nucléaire de Tchernobyl contamina 150'000 kilomètres carrés d'excellentes terres arables en 1986, et a réduit considérablement la production agricole régionale. Un échange nucléaire mondial aurait pour effet de réduire la capacité de charge de la planète, même si la population mondiale serait elle aussi réduite.

Le manque d'espace nous oblige ici à restreindre l'analyse de la liste, mais chacun des points a ses propres effets sur le nombre de personnes qui survivent, et sur la nature de ces populations. Différents choix dans ce domaine mènent à des résultats différents. Par exemple, bien que la croissance de la population apparaisse aujourd'hui dans un phase de réduction, pendant longtemps il semblait que nous nous dirigions inéluctablement vers un scénario "explosion - implosion": un pic d'environ 20 milliards de personnes suivi d'un crash cataclysmique laissant une planète dévastée et lacérée de conflits… Cette option "maximiser-la-population-à-un-moment" est clairement moins attractive qu'un plan consistant, à plus long terme, à soutenir une population humaine moins importante en faisant le choix de stabiliser la population à un niveau inférieur.

Les choix que nous faisons aujourd'hui auront un impact important sur la capacité de la Terre à soutenir l'humanité. Selon une méthode de mesure, l'Empreinte environnementale, nous excédons aujourd'hui la capacité de la planète de 20%. Cet écart risque de s'élargir à un rythme accéléré avec l'augmentation de la population mondiale et de sa consommation. Cette charge croissante sera la cause de modifications, certaines brutales, d'autres progressives, des écosystèmes locaux et régionaux. Ces changements vont compromettre notre "viabilité". Dans quelques cas - comme la rupture du courant de l'Atlantique nord (qui transporte de la chaleur vers le nord maintenant le climat européen tempéré plutôt que sibérien) - notre bricolage du climat pourrait avoir des effets dévastateurs. La difficulté et le coût de notre adaptation seront élevés. A tous les niveaux, la survie de l'humanité est menacée par notre résistance à l'adoption d'un développement durable.

La biodiversité

"Elle semble tellement préoccupée par l'espèce, et si peu par la vie individuelle", disait Tennyson de la nature, et de ses espèces. Or un siècle et demi plus tard, la science nous dit que la nature ne s'intéresse guère davantage aux espèces. En moyenne, une espèce a une vie de 4 ou 5 millions d'années. Il est estimé que quelques centaines d'espèces ont émergé depuis les débuts de la Terre, et que la plupart ont disparu.

La nature ne semble guère se préoccuper de la préservation de la biodiversité (le règne des espèces qui existent sur la Terre). Pourquoi le devrions-nous ?

En général, deux réponses peuvent être données à cette question. La réponse des non-utilitaristes est que chaque espèce a une valeur intrinsèque, nonobstant ce qu'en pensent les hommes ou ce qu'ils en font. Sur cette ligne de révérence à la nature on trouve les hommes à tous les degrés, depuis les développeurs de centres commerciaux à perte de vue n'hésitant pas à néantiser une espèce rare d'orchidée pour le profit, jusqu'au Jain dévot qui balaie le sol devant lui pour éviter d'écraser une fourmi. Mais cette assertion trouve son répondant chez la plupart des gens, et pour cause : toute espèce est un miracle de la création, que vous croyiez en Dieu, en Darwin, ou aux deux. En général, l'élimination d'une espèce est certainement une tragédie, et possiblement un péché. Selon ce critère d'appréciation, la durabilité signifie la préservation d'autant d'espèces que possible. Une extinction ne peut être permise qu'après une réflexion des plus profondes, un débat, et pour des raisons très sérieuses (il est pourtant difficile de contrer l'Organisation mondiale de la santé lorsqu'elle déclare, "il semble… qu'il y ait peu d'arguments pour préserver le HIV, la variole, le virus poliomyelitis, les parasites de la malaria, ou le ver de Guinée".)

 

La deuxième réponse est de type utilitariste, ou instrumental. Elle défend l'idée que les autres espèces ont une valeur parce qu'elles sont utiles. Le philosophe Bryan Norton identifie deux types de valeurs utilitaires, une pour la transformation, l'autre pour la demande. Les autres espèces possèdent des valeurs de transformation si elles nous fournissent des occasions pour que nous examinions, que nous délibérions, et que nous révisions nos propres valeurs - en d'autres mots, que comme espèce humaine nous connaissions une croissance. Par exemple, un chasseur, à la recherche de nourriture pour son repas, peut considérer que la gazelle court pour sa vie. Le chasseur pourrait pondérer l'éthique de tuer d'autres animaux pour sa survie, en particulier s'il a accès à du riz ou à des lentilles. Les valeurs transformatives peuvent avoir de l'importance parce que les hommes sont des être pensants, qui réfléchissent, et qui peuvent obtenir un gain de la vie qu'ils examinent.

Les autres espèces ont une valeur de demande si elles sont utiles à la satisfaction de nos besoins et de nos préférences. La gazelle, par exemple, a une valeur de demande (comme nourriture) pour le chasseur. Ce n'est là évidemment que quelques allusions à l'énorme offre de la biodiversité. La liste des "produits" et des "services" que les autres espèces, les animaux, et les micro-organismes fournissent ne commence pas uniquement avec l'oxygène, la nourriture, l'eau fraîche. Cette liste inclut également le carburant, les fibres, les matériaux de construction, les médicaments et les produits médicinaux, les décorations et les objets de culte, le recyclage des éléments nutritifs, la création de sol, la maîtrise de l'érosion, le recyclage et la maîtrise de l'eau, la pollinisation, l'absorption des déchets et leur recyclage, et un grand nombre d'autres éléments.

Dit autrement, les autres espèces sont des parties fonctionnelles indispensables des écosystèmes dont nous dépendons afin de soutenir la vie humaine. Une fois la survie assurée, les hommes tentent d'améliorer la qualité de leur vie. D'autres espèces sont également utiles à cette fin, comme ressources de connaissance et d'amusement, comme compagnons, pour les activités récréatives, comme inspirations artistiques, etc. Pour la survie ou une haute qualité de la vie, les hommes ont besoin d'autres espèces. Mais en quel nombre ?

Personne ne peut facilement donner un chiffre. Environ 1.4 à 1.8 million d'espèces ont été nommées, mais des estimations allant de 2 à 100 millions circulent, avec une évaluation raisonnable tournant autour de 10 millions. Uniquement pour les insectes, ils sont plus de 750'000, et plus d'un quart de million de fleurs. Cependant la nature est maîtresse de la redondance, et toutes les espèces ne sont pas nécessaires au fonctionnement continu de l'écosystème planétaire. Cette réalité est très claire lorsque l'on regarde les archives fossiles qui témoignent du fait que l'ensemble du système se maintient alors que la plupart des espèces meurent, une par une, avec le temps. On peut apporter le même genre d'arguments concernant les espèces menacées : leur extrême rareté signifie qu'ils sont généralement (mais pas toujours) de peu d'importance pour les écosystèmes où ils se trouvent.

Entre ces deux réalités - il y a des millions d'espèces et l'utilité de certaines est redondante - on retrouve beaucoup d'incertitude. Cela nous amène à des aspects clefs de fonctionnement du système, et au principe de précaution.

L'écologie étudie les systèmes les plus compliqués qu'il y ait, et est une science relativement jeune. La compréhension des écosystèmes est limitée et évolue encore aujourd'hui. "Il y a un vieux débat dans l'écologie", nous dit Curtis Bohlen, un professeur d'études environnementales au Collège Bates dans le Maine : "Un écosystème est-il quelque chose qui mûrit avec le temps, ou un assemblage désordonné d'espèces qui apparaissent ensemble au même moment ? "Les réflexions apportées par les écologistes sur cette question a eu tendance à faire basculer pour la deuxième option depuis 20 ans, et ce basculement a des implications : "Si ces créatures ont simplement été mises ensemble," dit Bohlen, "peut-être n'a t-on pas à se préoccuper autant de la protection de l'ensemble."

L'histoire du dépérissement des châtaigniers d'Amérique montre comment la perte d'une espèce majeure peut se produire sans compromettre la fonction de l'écosystème. Le champignon provoquant la "rouille de marron" arriva à New York par l'entremise de plants importés de pépinières étrangères autour de 1900. Il s'est répandu à travers la forêt de bois dur à l'est des Appalaches, ayant pratiquement éliminé le châtaignier d'Amérique en 1950. Le châtaignier est un arbre produisant des noix et était l'arbre le plus important de ces forêts. Mais sa dévastation eut un impact faible sur le fonctionnement de la forêt, parce que quelques autres espèces glandées, dont le chaîne, l'hickory (noyer blanc d'Amérique), et le boulot, sont restés abondants.

Si vous craigniez que ce qui précède donne carte blanche aux développeurs comme ceux mentionnés plus haut, considérez l'analogie avec l'avion qui tient grâce à ses rivets. Tenant compte de la passion des ingénieurs pour la redondance, plusieurs de ces rivets ne sont probablement pas nécessaires, et en extraire un ne causera probablement pas de problème. Mais si vous poursuivez dans votre extraction de rivets, des pièces très importantes finiront bien par tomber.

L'analogie n'est pas parfaite, mais elle offre d'importants parallèles aux écosystèmes :

Comme il peut être difficile de désigner "le" rivet critique, les écosystèmes ont parfois des espèces maîtresses dont la perte peut enclencher la transformation du système, même si leur disparition est une des premières d'une série. Mais il peut être difficile d'établir laquelle des espèces, s'il y en a une, est la pièce maîtresse. Dans un écosystème donné, les espèces menacées peuvent ne pas avoir une grande importance. Dans un autre système, une espèce peut lui être vitale. Les espèces qui apparaissent redondantes peuvent avoir des fonctions de valeur, mais qui soient inconnues.

Lorsqu'une aile tombe, elle le fait soudainement et de manière catastrophique. Et des écosystèmes déjà éprouvés font occasionnellement de même. De toute manière il est plus probable qu'ils se transforment d'une état à un autre très différent en maintenant certaines espèces, mais pas toutes. Les écosystèmes peuvent avoir des états stables multiples, différentes identités impliquant différents rassemblement d'espèces, différents niveaux de production biologique, et ainsi de suite. Les modifications d'un état à un autre, en particulier s'ils prennent place à une large échelle et que nous dépendons d'eux à leur état original, peuvent affecter les fonctions et les capacités de reproduction d'un écosystème, et de ce fait le bien-être humain.

Si l'aile tombe en vol, le dommage est irréversible. Remettre le dernier rivet à sa place ne va pas reconstituer l'aile. Les écosystèmes qui perdent des espèces souffrent d'hystérésis selon Bohlen : "En allant de la complexité à la simplicité, vous passez par différentes communautés biotiques, mais lorsque vous allez de la simplicité à la complexité, vous ne reproduisez rien. En d'autres mots, il peut être très simple d'aller dans une direction, mais difficile de revenir en arrière." Cette situation a de profondes implications sur la réponse qu'offrira l'espèce humaine à la perte de fonctions des écosystèmes, parce que la transformation est difficile ou impossible à renverser. Simplement réimplanter les espèces les plus récemment perdues ne fonctionnera pas nécessairement. Si de telles pertes sont importantes et répandues - comme de nombreux scientifiques pensent qu'elles le sont, ou qu'elles le seront bientôt - elles pourraient gravement compromettre le système vivant de la Terre. Les espèces seraient au minimum très onéreuses à restaurer ou à remplacer. (Une estimation célèbre de la valeur des produits et services de l'écosystème planétaire, par l'économiste Robert Costanza et ses collègues, donnait un chiffre entre 18 - 62 de trillons de dollars et par année (aux USA, un trillion est 1015 , dollars de 2001). La production mondiale brute en 2001 fut de 47 trillions.

Une dernière complication est la difficulté de prédire le cours et les conséquences de la transformation des écosystèmes. Les écologistes peuvent essayer de faire des prédictions, mais les incertitudes sont si importantes qu'une boule de cristal pourrait donner le même résultat. Comme l'a écrit Stephen Carpenter, un spécialiste de l'eau douce de l'Université Wisconsin-Madison, "la dynamique future des écosystèmes dépend des données contextuelles qui sont en dehors de l'écologie, comme les changements climatiques, la démographie humaine, ou la globalisation du commerce. [Le comportement futur de ces données] peut ne pas être connu ou impossible à connaître. Ainsi l'incertitude des prédictions sur l'écologie ne peut être calculés." De plus, les gens étant ancrés dans leur écosystème, ils affectent son développement. Ainsi l'action de ces derniers en réponse à une prédiction pourrait rendre ladite prédiction fausse.

En d'autres mots, nous pouvons faire des estimations, mais nous ne pouvons dire à quel point nos prédictions sont totalement folles. Carpenter ajoute que les écologistes, plus modeste, que la plupart des gens, tendent à utiliser des mots comme "projection" ou "scénario" plutôt que "prédiction" ou "prévision" , pour les raisons que nous venons de citer.

La seule réponse sensée à cette combinaison de haute valeur et de haute incertitude est : "Tout d'abord, ne faisons pas de mal". En termes écologiques, c'est l'application du principe de précaution : l'incertitude signifie que nous devons être vraiment, vraiment, prudents. L'économiste non-conformiste Nicholas Georgescu-Roegen présente les choses ainsi : "Notre politique envers les générations futures en ce qui concerne les ressources naturelles, doit viser à minimiser nos regrets." C'est la raison pour laquelle la réduction actuelle des espèces dénombrées - une chute rapide - est à ce point alarmante. Nous les humains sommes létaux pour les autres espèces ; nous les tuons directement, détruisons leur habitat, et introduisons des espèces étrangères qui les font reculer. Résultat : le taux d'extinction actuel excède largement le rythme "naturel" qui est en arrière-plan de l'histoire de la vie sur Terre. Le rythme semble s'accélérer au moment où les habitats originaux des espèces sont réduites et converties aux usages humains.

On pourrait être tenté d'affirmer que, dans 25 ou 50 ans, lorsque les connaissances sur l'écologie auront bien évolué, au-delà des limites d'aujourd'hui, nous pourrons alors en toute sécurité (sinon en toute moralité) détruire toutes les espèces que nous estimons dangereuses ou superflues. Peut-être bien. Mais le savoir humain est toujours imparfait, et dans une perspective utilitaire, il est stupide de briser ou d'écarter un outil dont vous pourriez avoir besoin un jour. Dans une perspective esthétique/spirituelle/non-utilitaire, l'accroissement des connaissances semble plutôt augmenter nos craintes quant au monde naturel. De toutes les manières, la règle par défaut doit être la conservation.

Équité

Imaginez que vous ayez été choisi pour l'établissement d'une communauté insulaire entièrement nouvelle, et que vous deviez seul organiser la société. Vous pouvez choisir le gouvernement que vous voulez, le système économique que vous voulez, la division des ressources que vous souhaitez. La seule condition est la suivante : votre place dans la société sera choisie de manière aléatoire. Cette condition modifierait-elle votre réponse ? Choisiriez-vous un système dans lequel l'essentiel des ressources sont contrôlées par quelques-uns ? Ou choisiriez-vous un partage des ressources équitable de manière à assurer votre accès à la richesse de la communauté, que vous fassiez partie de l'élite ou d'une classe inférieure.

 

Sur cette île, comme sur la Terre, la distribution équitable des ressources joue un rôle central dans la santé sociale et écologique. Les inégalités extrêmes - les disparités immenses entre riches et pauvres - se sont accrues depuis un siècle dans les pays comme entre eux, et menacent aujourd'hui le bien-être d'un nombre incalculable de communautés. Selon le World Institute for Development Economics Research, l'inégalité des revenus a augmenté dans 48 des 73 pays étudiés entre 1980 et la fin des années 1990. Aux États-Unis par exemple, les 20 pour cent les plus riches de la population gagnent 46 pour cent des revenus du pays, alors que le cinquième le plus pauvre s'attribue seulement 5 pour cent. Au Brésil le cinquième le plus riche gagne 64 pour cent du revenu du pays, et le cinquième le plus pauvre n'a droit qu'à 2 pour cent. Cette tendance est peut-être la plus frappante dans la ville Brésilienne de Sao Paulo (avec une population de 18 millions) : alors que trois millions d'habitants des bidonvilles luttent pour leur survie, les dirigeants des grandes entreprises font la navette au travail en hélicoptère, et vivent dans des communautés entourées de mûrs pour se protéger des crimes urbains en augmentation.

Ces inégalités diminuent les chances d'atteindre la viabilité de deux manières au moins :

Santé: Une étude de 44 pays en développement par la Banque mondiale a révélé que la mortalité infantile dans le cinquième de la population la plus pauvre est en moyenne le double de celle observée dans le cinquième le plus riche. La faiblesse des infrastructures de la santé publique dans des pays appauvris (des soins médicaux insuffisants, l'accès à de l'eau potable, des sanitaires convenables) permet à des maladies infectieuses, comme le choléra et la malaria, de se propager librement. Les maladies infectieuses ont tué 14.4 millions de personnes en 2000 selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS). De ces décès, les trois-quarts se sont produits en Afrique et dans le sud-est asiatique, qui ne compte que 36 pour cent de la population mondiale.

Les maladies peuvent handicaper des régions entières, comme ça été le cas avec sida en Afrique sub-saharienne. Parce que le HIV affecte surtout la population adulte, l'épidémie a principalement affecté le système économique et social en tuant des milliers de fermiers, d'éducateurs, de travailleurs et de parents. Le sida a créé 11 millions d'orphelins en Afrique uniquement, et il est prévu que 9 millions viennent s'ajouter d'ici 2010. Et nous ne pouvons prétendre que les effets d'une Afrique instable seront confinés : comme l'épidémie du SRAS l'a récemment révélé, des systèmes de santé mal-financés peuvent être à l'origine de la diffusion de maladies inconnues dans le monde. Le SRAS s'est révélé être relativement maîtrisable et bénigne, mais il a tout de même infecté 8'500 personnes, en a tué 800, et son coût est estimé entre 10 et 30 milliard de dollars. Un nouveau virus, létal comme l'épidémie de grippe de 1918-19 (peut-être 40 millions de morts) et qui serait diffusé dans le monde par avion à plus de 800 km/h, pourrait être catastrophique.

Sécurité : Les déplacements en hélicoptère et les communautés clôturées peuvent participer d'une protection des fortunés contre la vue de la pauvreté, mais comme l'a dit le Président de la Banque mondiale James Wolfensohn l'année dernière, le mur qui sépare les riches des pauvres est imaginaire. Le terrorisme est la meilleure raison d'empoigner le problème des inégalités, puisque les ressentiments sont un terrain fertile à la violence - qui s'exprime sous la forme du terrorisme, du crime, ou de conflits militaires. Selon ce que rapportent les médias, à Sao Paulo, le kidnapping de riches dirigeants d'industries, et des membres de leur famille, est une industrie en pleine croissance.

Mais les inégalités menacent la sécurité des riches comme des pauvres. Des communautés locales appauvries sont souvent sans moyens pour résister aux intérêts des gouvernements et des entreprises, qui exploitent sans précautions les régions où ils vivent pour des gains à court terme. Dans les montagnes composées de forêts tropicales de la Papouasie Nouvelle-Guinée, par exemple, la mine Ok Tedi produit 70 millions de tonnes de résidus et de roches déversés, chaque année, directement dans la rivière Ok Tedi. Alors que la mine produit des métaux de valeur et représente 10 pour cent du PNB de la Papouasie Nouvelle-Guinée, les résidus menacent plus de 2'000 kilomètres carrés de forêts tropicales ainsi que la santé et la sécurité des tribus indigènes vivant le long de la rivière. L'activité minière à Ok Tedi est permise par une réglementation du gouvernement qui immunise la compagnie contre les réclamations. Cela permet de maintenir les coûts bas, au moins pour la compagnie (perversement nommée Programme de développement soutenable Ltd.). Mais lorsque la mine fermera, approximativement en 2010, la compagnie partira avec les poches débordantes d'or et d'autres minéraux, laissant aux tribus locales une rivière empoisonnée et un paysage balafré.

Ok Tedi n'est pas une tragédie isolée ; des opérations minières similaires menacent près de 40 pour cent des grandes forêts vierges. Et pourtant des millions de tonnes de minéraux sont éliminées chaque année, essentiellement parce que le système économique actuel externalise les coûts écologiques et sociaux des activités minières en ignorant la dégradation des communautés et des écosystèmes, rendant l'extraction de minéraux vierges artificiellement meilleur marché. Et pourtant beaucoup des ressources que nous utilisons pourraient être recyclées. Entre 1990 et 2000 par exemple, les Américains ont jeté 7 millions de tonnes de boîtes d'aluminium, assez pour reconstruire 25 fois en entier, la flotte commerciale mondiale d'avions. Mais plutôt que de recycler l'aluminium après usage, ce qui utiliserait 95 pour cent moins d'électricité que de fondre de l'aluminium vierge, de nouvelles mines furent gougées à travers des écosystèmes vierges, provoquant leur perturbation et celle de ceux qui en dépendent.

Les inégalités peuvent également affecter la sécurité de régions plus grandes, et même la planète en général, en obligeant les pauvres à faire une utilisation excessive et à dégrader les ressources environnementales locales avec des méthodes qui infligent des dégradations supplémentaires à chacun, riche ou pauvre. Plusieurs personnes marginalisées qui luttent pour leur survie quotidienne utilisent les quelques ressources dont elles disposent de manière inefficace et non durable. Alors que des fours solaires sont disponibles pour la cuisson et la purification de l'eau, le manque d'accès à ces technologies ou à d'autres sources propres d'énergie a forcé des millions de personnes à dépendre du bois, des résidus agricoles, ou du fumier. Selon des données de l'OMS, la combustion de ces ressources a contribué à 1.6 million de décès en 2000, par l'exposition à la pollution intérieure. Ces pratiques contribuent également à la déforestation, à l'érosion des sols, à la dégradation des terres agricoles, appauvrissant encore davantage les habitants, ajoutant à la pression environnementale globale et à des "désastres naturels" plus fréquents.

Un exemple de cette évolution est l'ouragan Mitch, quI a déversé jusqu'à deux mètres d'eau sur l'Amérique centrale en 1999 et a causé des dommages évalués à plusieurs milliards de dollars. Au Honduras les dommages furent plus graves du fait de développements dans des zones fragiles, comme la conversion de coteaux en terrain agricoles - résultat de la concentration des meilleures terres entre les mains de 10 pour cent de la population. Aujourd'hui 82 pour cent de la population vit et cultive sur des coteaux abrupts. De telles disparités amplifient les effets des catastrophes naturelles, dont la fréquence a augmenté au cours des cinquante dernières années. Aujourd'hui plus de 200 millions de personnes en sont victimes chaque année et elles produisent 25 millions de réfugiés environnementaux - un nombre dont on prévoit un doublement annuel. Les désastres réduisent également à néant l'aide au développement : chaque dollar dépensé en mesures préventives pourrait en épargner sept en coûts de reconstruction. Un usage plus intelligent de cet argent pourrait améliorer à la fois le bien-être des plus marginalisés de la société et la santé des écosystèmes les plus menacés.

Alors que le lien entre équité et sécurité est clair, la compréhension myopique qu'ont les gouvernements de la sécurité demeure militariste. En 2001, les dépenses militaires mondiales ont augmenté pour atteindre 839 milliards de dollars. Or l'illettrisme pourrait être éliminé dans le monde pour un coût annuel d'approximativement 5 milliards, l'eau potable pour tous pourrait être assurée pour approximativement 12 milliards, la faim et la malnutrition éliminées pour 19 milliards, et l'érosion des sols prévenue pour 24 milliards. De tels investissements auraient un impact considérable à long terme sur l'amélioration de la sécurité écologique planétaire et sur l'affermissement de la stabilité sociale. Pourtant la plupart des gouvernements n'agissent pas dans ce sens. Exception faite du Brésil, qui a réduit son budget militaire de 4 pour cent afin de financer un ambitieux programme de lutte contre la faim.

Trouver des solutions à la pauvreté extrême est essentiel, mais ce n'est là que la moitié du problème. Comme Confucius l'observa il y a 2'500 ans, "les excès, comme les insuffisances, sont également en faute". Trop de consommation est tout aussi problématique (ou pire) pour l'environnement que trop peu. 20 pour cent de la population planétaire, la classe des consommateurs, s'attribue 70 à 80 pour cent des ressources de la planète, et ses excès dégradent les écosystèmes. Les cycles du carbone, de l'azote, le cycle hydrologique, ont été altérés de manière radicale, la moitié des terres ont été transformées ou dégradées, et les trois-quarts des zones de pêches dans le monde sont exploitées au maximum de leurs capacités, en sur-pêche, ou épuisées. La disparition de 90 pour cent des populations de grands poissons prédateurs n'est que le dernier chapitre de cette histoire désolante.

Comme nous l'avons souligné, la consommation humaine semble extraire les ressources de la Terre 20 pour cent plus rapidement qu'elle ne les remplace. La globalisation stimule une augmentation rapide de la classe consommatrice. Le phénomène est attisé par des dépenses en publicité en augmentation et un accès accru aux crédits à la consommation. Or si trop et trop peu d'accès aux ressources naturelles et à la richesse produites par l'humanité ne sont viables, ces deux excès sont également non nécessaires. La sur consommation implique une part importante de gaspillage inutile qui pourrait être éliminé. De plus cette non seulement elle échoue à améliorer le bien-être de manière proportionnelle, elle est également souvent mauvaise pour les sur consommateurs, comme nous le verrons dans la partie qui suit. Attaquer la sur consommation contre-productive sur ces fronts libérerait des ressources pour des milliards de personnes pour qui une augmentation du niveau de consommation est nécessaire afin d'accéder à une vie décente.

Qualité de la vie

En 2002, les entreprises ont dépensé 451 milliards de dollars en publicité dans le but de convaincre la population qu'ils trouveraient le bonheur dans le dernier cri ou la dernière mode (en particulier ceux promus par les publicitaires). Ils ont souvent réussi. Mais un nombre croissant de critiques contre le modèle de haute consommation se fait entendre, attirant l'attention sur l'échec de la société de consommation à satisfaire la population, et sur ses dommages collatéraux : déclins de la santé, de la qualité de l'environnement, de la cohésion sociale. Au cœur de ce débat est la question ancienne, et souvent méditée : qu'est-ce qu'une vie agréable ?

De notre point de vue, les définitions données à la viabilité et à une vie de qualité sont étroitement liées. La survie de l'humanité, la santé des écosystèmes, et un certain degré d'équité sociale sont des préalables aux deux. Au-delà, qu'est-ce qui permet une vie de qualité ? Dans sa définition du développement, le Programme des Nations Unies pour le Développement affirme que c'est un concept lié "à la création d'un environnement dans lequel les gens peuvent développer leur plein potentiel et avoir des vies productives et créatives en accord avec leurs besoins et leurs intérêts." Si le modèle de la société de consommation est valide, cette définition signifie peut-être simplement construire davantage de centres commerciaux et de McDonald's. Or nous invitons les adeptes des centres commerciaux et des enseignes de la restauration rapide à considérer le nombre croissant d'évidences montrant que les choses par elles-mêmes ne peuvent assurer une bonne vie - même s'il y avait suffisamment de ressources pour assurer ce style de vie aux 6.3 milliards d'habitants de la planète.

 

Les États-Unis, le pays le plus riche du monde, a augmenté son produit national brut (PNB) de 92% entre 1970 et 2000. Selon cet indice, les Américains sont deux fois plus nantis aujourd'hui qu'ils ne l'étaient il y a 30 ans. Mais le PNB est aveugle aux valeurs sociales derrière l'activité économique ; il est simplement constitué d'une addition de dépenses connues. Alors plus on dépense au nettoyage de produits toxiques, à emprisonner des gens ou à brûler de l'essence sur des routes congestionnées, mieux se portera le PNB. Cette méthode de calcul ignore par ailleurs toutes les activités bénéficiaires qui ne sont pas incluses dans le marché, comme le travail volontaire, le soin aux enfants non rémunéré, et le travail d'entretien du domicile. La prise en compte de ces facteurs, négatifs et positifs - comme le fait l'ONG de Redéfinir le progrès, avec son Indice du progrès réel (IPR) - peint une image fort différente. Pendant que le PNB faisait un bond de 96%, l'IPR est resté presque constant, augmentant de seulement 4 pour cent (voir graphique). En effet, les indicateurs sociaux suggèrent un déclin du bien-être sociétal entre 1970 et 2000. Selon l'Indice Fordham de la santé sociale, l'inégalité du revenu a augmenté de 21%, le suicide des jeunes a bondi de 33% atteignent à un taux annuel de 7,9/100'000, et le nombre d'Américains sans assurance maladie a augmenté de 11 à 14 pour cent de la population pour toucher 40 millions de personnes. Cet indice, qui suit 16 indicateurs, a connu un déclin de 29 pour cent entre 1970 et 2000.

La croissance de l'activité économique totale aux dépens de la santé sociale reflète les priorités sociétales, c'est-à-dire la valorisation d'une consommation privée accrue aux dépens de produits sociaux essentiels. John Kenneth Galbraith a prévenu de ce changement dans un livre qu'il a titré avec ironie The Affluent Society (L'Ère de l'opulence). Aux Etats-Unis, "la misère publique", comme l'affaiblissement des systèmes d'éducation et de la santé, peuvent être mis en parallèle avec la montée en influence du secteur privé.

Cette évolution correspond à une évolution plus large de la société qui a mené à la conversion des États-Unis en une "république de la consommation". Le professeur Lizbeth Cohen de Harvard défend l'idée que la transformation a commencé avec la mobilisation de l'économie d'après la Deuxième Guerre mondiale pour la consommation domestique et a atteint son climax avec le besoin quasi pathologique actuel de consommer toujours davantage, même au prix du bien-être personnel et social - une condition que plusieurs observateurs critiques qualifient d'"abondantite" (affluenza en anglais).

Aux Etats-Unis, l'"abondantite" se manifeste par de nombreux symptômes :

Endettement élevé : En 2000, le foyer moyen américain souffrait d'un endettement de $ 7'500 sur des cartes de crédit, et plus d'un million d'Américains ont rempli une déclaration de faillite.

Un stress croissant dû au travail : L'Américain moyen travaille davantage d'heures que les habitants de tout autre pays, et davantage de ces heures de travail se font de nuit ou les fins de semaine, perturbant les horaires du sommeil et réduisant le temps qui pourrait être consacré à la famille et aux amis.

Santé physique en déclin : le sur-poids et l'obésité résultant d'une mauvaise alimentation et d'un mode de vie sédentaire touchent aujourd'hui 61 pour cent de la population adulte et a contribué à 300'000 décès en 2001 - c'est la deuxième cause de décès, précédée uniquement du tabac.

"L'abondantite" n'est pas confinée aux États-Unis. Par la promotion de produits courants comme les cigarettes ou le Coca-Cola, cette maladie compromet la santé et le bien-être de milliards de personnes dans le monde. Des maladies liées au style de vie, comme les maladies cardiovasculaires et les cancers, ont causé plus de 42 pour cent des 55.7 millions de décès en 2000. Le poids de ces maladies était disproportionné dans le monde industriel où les niveaux de consommation sont plus élevés. Selon une étude de l'OMS, la cigarette a contribué à 4.9 millions de morts en 2000, le sur-poids et l'obésité à 2.6 millions de morts, et l'inactivité physique à 1.9 millions. Approximativement la moitié de tous ces décès se sont produits dans les pays industrialisés, alors qu'ils ne représentaient que 24 pour cent du total des décès et 22 pour cent de la population totale.

Mais ne s'agit-il pas là d'effets latéraux acceptables d'une culture que, somme toute, la plupart des gens trouvent profondément satisfaisante ? Il y a près de 30 ans, une recherche de l'économiste Richard Easterlin amena l'auteur à conclure que "la croissance économique n'amène pas la société à un état suprême de plénitude. Le processus de croissance économique engendre des besoins toujours croissants qu'il cherche à satisfaire." Depuis, les psychologues ont étendu cette réflexion à des études sur les sources de la satisfaction humaine, qui révèlent qu'une fois les besoins de base satisfaits, la richesse améliore de peu la satisfaction des individus. Cette découverte est vraie à l'échelle personnelle comme à l'échelle nationale, et est due principalement à une perception des besoins qui constamment se déplace. Alors que les téléphones, l'air climatisé et les automobiles sont présents dans nos sociétés depuis l'équivalent d'une clignement d'œil en termes d'histoire, ils sont ressentis comme nécessaires (au moins pour ceux qui en sont propriétaires).

Les plus fortunés n'ont souvent même pas conscience d'être riches. Selon une étude de 2002 RoperASW, "Les Américains fortunés et leur argent", sur un échantillon de 1'767 foyers américains gagnant plus de 75'000 dollars, seuls 20 pour cent se considéraient comme "riches". 58 pour cent étaient endettés à hauteur d'au moins 100'000 dollars et 85 pour cent affirmaient se soucier des questions d'argent au moins occasionnellement (pour 40 pour cent il s'agissait d'"une préoccupation permanente"). Plus de trois sur quatre ont déclaré qu'ils leur faudrait au moins un million de dollars pour se considérer riches. Ceux qui ont atteint ce but, - 24 pour cent de ce groupe, dans le pays le plus riche au monde - semblent encore insatisfaits avec leur fortune. Même si vous prenez en considération l'acquisition d'une richesse soudaine, ou des fortunes immenses, cela n'y change rien ; les études psychologiques des gagnants à la loterie révèlent qu'ils s'adaptent à leur nouveau niveau de richesse, repoussant leur niveau de satisfaction passé après une première période d'euphorie.

Si le sentiment de richesse est à ce point éphémère, le modèle de consommation, qui promet la satisfaction par une consommation accrue, n'est peut-être pas la meilleure voie vers une vie de qualité - en particulier si ses effets sur la santé sociale et l'environnement sont pris en considération. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a aucun avantage à la société de consommation. Mais il y a des modèles alternatifs qui peuvent contribuer à rediriger la société vers des voies plus satisfaisantes, équitables, écologiques et harmonieuses.

Réduire la misère publique contre laquelle Galbraith nous a mis en garde il y a belle lurette améliorerait passablement la qualité de vie de millions de citoyens. Aux États-Unis et en France, les taux de pauvreté sont de 25 pour cent. Cependant une fois les assistances gouvernementales, financières et de services prises en considération, la pauvreté en France tombe à 7 pour cent et se maintient à 20 pour cent aux États-Unis. Bien que ces statistiques mettent en lumière un réel problème d'équité, lorsqu'un enfant sur cinq manque d'une nutrition adaptée, de soins de santé, et d'une éducation adéquate - lorsque les besoins de base ne sont pas assurés - cette situation devient également un problème de qualité de vie.

Jugée comme la nation jouissant de la plus grande redistribution des richesses dans le monde, la Suède peut également être une source de réflexion. Plutôt que d'insister sur la richesse personnelle sans limite, la politique sociale de la Suède insiste sur les intérêts publics, assurant des soins de santé pour tous, une assurance chômage généreuse, et une éducation universitaire pratiquement gratuite. La Suède utilise davantage de ressources que la moyenne planétaire, mais, bien que le niveau de vie des Suédois soit au moins aussi élevé que celui des États-Unis (peut-être plus élevé si l'on inclut la santé sociale dans le calcul), son empreinte écologique par habitant est inférieure de 31 pour cent. Les critiques peuvent s'insurger du fait que les biens publics dépendent des dépenses gouvernementales et donc de l'imposition. Mais comme l'expliquait récemment le chroniqueur du New York Times Thomas Friedman, moins d'opinions défavorables et d'irritation se feraient entendre si nous remplacions le mot "impôts" par "services". Puisque chacun, riche ou pauvre, a accès aux services publics (ce qui n'est pas le cas pour la richesse), des slogans très entendus aux États-Unis récemment comme "lisez bien sur mes lèvres ce que je dis, pas de nouveaux services" pourraient provoquer le sarcasme plutôt que des applaudissements.

 

Une autre leçon nous vient des villages du Sri Lanka. Commencé dans un village en 1958, le mouvement Sarvodaya Shramadana est aujourd'hui présent dans plus de 12'000 d'entre eux (plus de la moitié des villages du Sri Lanka). Organisé autour d'une idée "ni pauvreté, ni richesse", les villageois travaillent mutuellement pour assurer non seulement les besoins de base à leurs communautés, mais également des opportunités pour vivre des vies qu'ils apprécient, améliorant l'éducation, les services de santé et la qualité de l'environnement.

Sarvodaya et sa philosophie "d'auto-satisfaction" et de travail partagé pourrait fournir un modèle pour les individus comme pour les nations qui choisissent leur développement. Le modèle de la société de consommation n'est qu'une voie parmi d'autres. Considérant qu'il existe de multiples voies pour s'accomplir, et que la consommation est coûteuse pour l'écologie, peut-être devrions nous regarder de plus près les exemples d'autosatisfaction et d'autolimitation qu'offrent Sarvodaya et la Suède. La satisfaction est une leçon enseignée depuis le troisième siècle avant Jésus-Christ, lorsque Lao-Tseu exprima l'idée que "l'homme qui sait se satisfaire est riche" . Le temps est peut-être venu de réveiller ces paroles de sagesse.

Conclusion

Nous avons commencé cet article avec le sort d'un habitat isolé, et nous le terminerons avec un autre qui est peut-être familier à de nombreux lecteurs. L'Ile de Pâques n'est qu'un point de terre dans l'Océan pacifique à 3'000 kilomètres au large des côtes du Chili. Cet endroit isolé, et ses habitants, ont fait l'objet d'études intenses depuis des années, car l'Ile de Pâques conserve peu de ressemblances avec l'île qu'ont abordée les voyageurs polynésiens il y a plus de 1500 ans. L'histoire dramatique de cette île nous en dit long sur la durabilité.

Lorsque les nouveaux arrivant accostèrent avec leurs canoës de mer, ils trouvèrent une forêt luxuriante offrant des espèces d'arbre de valeur, dont de grands palmiers appropriés pour la construction de canoës et la construction d'habitations sur charpentes. Pour s'alimenter, les colons avaient apporté des poulets (volontairement) et des rats (par inadvertance), mais l'île regorgeait également d'oiseaux qui pouvaient être mangés. Des dauphins, des phoques et des produits typiques de la culture polynésienne - les bananes, le taro, les pommes de terre sucrées et la canne à sucre - complétaient l'alimentation des nouveaux habitants. Ils prospérèrent sur l'abondance de l'île et leur nombre atteignit peut-être 7'000 personnes (20'000 selon certaines estimations). Une culture hiérarchisée et sophistiquée émergea, suffisamment riche et organisée pour produire les remarquables statues de l'île. Des centaines de ces statues furent sculptées au cours des siècles, et plus de 200, certaines pesant plus de 80 tonnes, furent érigées sur des socles.

Mais les succès des habitants de l'Ile de Pâques préparaient leur chute. Des générations d'exploitation de la forêt pour la construction, la fabrication de cordes, et pour le bois de chauffage - et les ravages des rats clandestins - mena à une déforestation complète. (Lorsque l'explorateur hollandais Jacob Roggeveen vit le premier l'Ile de Pâques en 1722, c'était une terre d'arbustes. La compétition en spirale entre les clans pour construire et pour ériger des statues toujours plus grandes, qui demandaient beaucoup de billots pour les rouleurs et autres machines simples utilisées, fit disparaître une partie importante des ressources. L'analyse des pollens suggère que le dernier des grands palmiers a été coupé autour de 1400. Les espaces de nidification furent détruits avec la forêt ; ce qui, ajouté aux besoins alimentaires directs des habitants conduisit à l'extinction toutes les espèces d'oiseaux de l'île. La disparition des arbres entraîna logiquement celle des grands canoës traditionnels. La pêche des poissons et des dauphins en eaux profondes devenait impossible (tout comme la fuite et la migration vers d'autres îles). L'approvisionnement en feu de bois se réduisit, et les cours d'eau s'asséchèrent. Les sols s'érodèrent et devinrent moins fertiles.

En bref, la capacité de charge de l'île plongea. Les surplus alimentaires disparurent, ce qui mena au cannibalisme. La complexité sociale disparut avec les surplus. La population finit par s'effondrer de 75 ou 90 pour cent et la culture entra en décadence et s'éteignit. Roggeveen trouva peut-être 2000 habitants sur l'île, "vivant dans une pauvreté frappante".

Comme Jared Diamond, Clive Pointing et d'autres écrivains l'ont observé, l'Ile de Pâques est un avertissement fort. Quatre leçons semblent évidentes:

Les être humains répondent à tous les encouragements à sur-exploiter les ressources. Durant la majorité de notre histoire évolutive, tout ce dont nous avions besoin était abondant. L'espèce humaine semble programmée pour en faire usage et trouver des substituts plutôt que de se réguler et prolonger l'exploitation des ressources sur de longues périodes.

Nous avons la plus grande difficulté à nous rendre compte que les choses "tournent mal", à moins que la dégradation n'ait lieu sur une période relativement courte. Les changements graduels, même lorsqu'ils sont remarqués, risquent d'être ignorés et qu'on s'y adapte. La générosité de la nature est considérée comme allant de soit, en particulier par ces sociétés (comme celles riches Nord) dans lesquelles l'hallucination de richesses infinies est maintenue en important la capacité de charge d'ailleurs. Mais les habitants de l'Ile de Pâques n'eurent pas le confort illusoire des importations, et malgré cela, ils ont mené leur culture à l'autodestruction. Les modèles sociaux, et les manières de percevoir la réalité, s'y effondrèrent avec fracas. Comme l'a écrit Diamond, avant que le dernier arbre ne soit coupé, les arbres seraient venus à manquer depuis plusieurs années, et personne ne semble s'en être préoccupé.

Le déclin des ressources disponibles peuvent miner les structures organisationnelles et les capacités nécessaires pour assurer une réponse. C'est ici un point crucial : comme nous l'avons souligné plus haut, nous sommes biologiquement bien préparés pour percevoir et répondre à des menaces à court terme, mais pas à celles qui se préparent sur le long terme. La culture, y compris les organisations sociales, l'apprentissage social, et les politiques, sont notre unique défense contre les menaces à long terme.

L'échec de la culture de l'Ile de Pâques à comprendre ce qui lui arrivait a mené, non pas à l'extinction, mais à son appauvrissement, et à sa diminution comme société - en termes de nombre, de capacité à agir, de biodiversité, de prospérité, et de richesse culturelle.

La culture de l'Ile de Pâques était-elle durable ? Après tout des gens y habitent toujours. Il ne sert à rien d'ergoter sur cette question ; la réponse dépend de la définition que nous donnons au mot durabilité. Si elle inclut (comme le fait l'auteur) la notion que les communautés humaines, et les cultures, devraient s'épanouir, et non pas uniquement survivre, l'Ile de Pâques échoue au test de la viabilité. L'assaut non voulu des habitants de l'île sur les fondations de leur paradis tropical a mené de manière inéluctable à la perte de la biodiversité et de la qualité de la vie (et possiblement à la perte d'équité, mais on en sait trop peu de la structure sociale pour se prononcer) au moment ou l'écosystème de l'île fut simplifié.

Aucune raison particulière n'empêche ce processus de se répéter à l'échelle planétaire. En fait, c'est ce qui semble se produire. Contrairement aux habitants de l'Ile de Pâques cependant, nous n'avons aucune excuse. Nous ne pouvons plaider l'ignorance - l'Ile de Pâques et de nombreux autres exemples montrent clairement ce qui arrive aux cultures qui sont inconscientes des contraintes naturelles - ou l'aveuglement : notre science nous permet de voir les changements imperceptibles à une seule génération. (La science va également améliorer notre connaissance très restreinte des immenses et complexes systèmes naturels dans lesquels nous vivons, et mener à l'amélioration des mesures quantitatives de viabilité.)

De plus nous savons qu'une société planétaire viable est un impératif, et nous savons ce qui doit être fait pour nous diriger vers celle-ci. Dans ce domaine, ce qui vient habituellement à l'esprit sont des solutions connues comme le solaire, le vent, les technologies de l'hydrogène ; la protection des habitats et des espèces ; le contrôle de notre propre population et de notre consommation - autant de solutions que les environnementalistes défendent depuis des années. Ces solutions expriment une déférence aux systèmes cycliques de la Terre et la nécessité d'harmoniser l'économie humaine avec ces derniers. Depuis la révolution industrielle, nous avons, chaque année davantage, ignoré ou altéré les cycles naturels - celui du carbone, de l'azote, le cycle hydrologique - qui alimentent ces systèmes. L'explosion économique qui en a résulté s'est produite au coût d'un dangereux appauvrissement du capital naturel à long terme. Aujourd'hui les coûts sont aussi familiers que les solutions : en nous appuyant lourdement sur les engrais azotés par exemple, plutôt que sur les résidus agricoles organiques, nous avons réduit la fertilité de nos terres et créé d'énormes zones mortes dans nos océans et nos rivières. Nos opérations vastes et croissantes d'abattage de la forêt et notre douteuse dépendance à l'égard des carburants fossiles ont fait augmenter la concentration de gaz carbonique dans l'atmosphère à des niveaux jamais connus. En déviant ou en construisant des barrages sur les rivières, nous avons asséché certaines mers (ou en avons créé de nouvelles), modifié les climats locaux et perturbé des écosystèmes entiers.

Nous savons que cette situation ne peut durer. Revenir à un système cyclique - exploiter les ressources renouvelables de manière soutenable, réutiliser et recycler les matériaux plutôt que d'extraire des ressources vierges, reconstituer et maintenir les sols agricoles, nous sevrer de notre dépendance envers les carburants fossiles, et ainsi de suite - en faisant une gestion respectueuse de la biodiversité nous mettra sur le sentier de la viabilité matérielle. Donner une attention légitime et pleine de sens aux inégalités qui emprisonnent des milliards d'individus dans une pauvreté misérable et menacent la sécurité de tous nous amènera vers une viabilité sociale.

La somme de ces mouvements constitue une révolution. Ceux opposés au changement peuvent prévoir un avenir rationné, dans lequel on devra se serrer la ceinture, un avenir de privation. Au contraire, des communautés prospères comme celles qui ont embrassé les principes de Sarvodaya, tout comme des millions d'individus qui ont adopté l'autosatisfaction comme principe, prouvent que le bien-être humain, sa relation au monde et sa satisfaction sont réalisables à l'écart de la société de consommation, de la publicité de masse, de l'obsolescence planifiée, du gaspillage inconsidéré et destructeur, ou de la recherche sans fin du profit - et sans le moindre passage au centre commercial.

Seule la perspective d'une culture vraiment viable offre la possibilité universelle de l'accomplissement humain. Le statu quo mène inexorablement à un avenir triste fait d'injustices, de conflits sociaux, d'appauvrissement naturel et économique, de souffrance, et de déclin culturel - un avenir qui serait d'autant plus amer que de meilleures opportunités auront été manquées et seront perdues à jamais.

Thomas Prugh est éditeur et Erik Assadourian chercheur à l'Institut Worldwatch.