Durabilité
: mais de quoi parle-t-on au juste?
traduit de World Watch
Taille 643K
Par
Thomas Prugh et Erik Assadourian

Introduction
Il
y a douze ans en septembre, huit hommes et femmes dirent au revoir à
des personnes venues les encourager et entrèrent dans Biosphère
II, une serre hermétique de 3.1 acres dans le désert de
l'Arizona. La porte fut scellée dernière ces "bionautes",
une équipe composée de spécialistes tout droit
sortis de Mission : impossible : un ingénieur de systèmes,
un physicien, deux biologistes, des scientifiques agriculteurs, un expert
en systèmes informatiques. Leur projet était de demeurer
sous verre ensemble pendant deux ans dans le but de démontrer
que l'humanité peut planifier, construire, et vivre dans un écosystème
autosuffisant.
Le
projet connut un bon départ et se poursuivit sans encombres quelques
mois durant. D'un coût de 200 millions de dollars l'entreprise
avait été précédée d'années
de planification et de recherches parmi les plus à jour dans
la planification et le fonctionnement d'écosystèmes, et
les concepteurs semblaient avoir pensé à tout. Comme la
Terre ("Biosphère I"), Biosphère II était
un système fermé, exception faite de la lumière
solaire. Elle possédait un mélange de biomasse, dont des
forêts miniatures, des lacs, des cours d'eau, et même un
"océan". Les chercheurs avaient prévu de vivre
de la production interne du système, sans nourriture additionnelle,
sans oxygène ou d'autres approvisionnements, tout au long de
l'expérience.
Dans
Mission : impossible, les experts rencontraient régulièrement
des situations étranges, dont l'issue semblait en effet impossible,
mais les opérations se terminaient toujours, malgré tout,
sans encombres. Les experts de Biosphère II, pour leur part,
étaient aveuglés par des angles morts qui les empêchaient
d'anticiper certains développements. Après 18 mois, la
concentration d'oxygène avait chuté, de 21 à un
marginal 14 pour cent, le niveau d'oxygène que l'on retrouve
à près de 6'000 mètres d'altitude. Le dioxyde de
carbone exhalé par les sols riches en bactéries était
absorbé et s'accumulait dans les murs en béton de l'immeuble,
ce qui empêchait les plantes de le transformer en carbone et en
oxygène. Parmi les autres problèmes, outre les frictions
entre individus, on comptait l'extinction de trois-quarts des petits
animaux, et de tous les insectes assurant la pollinisation. La vie des
insectes finit par être dominée par les fourmis. Les plantes
assurant l'alimentation poussaient difficilement, les mauvaises herbes
elles s'en donnaient à cur joie. (De l'oxygène supplémentaire
pompé dans la serre permit de maintenir l'équipe pendant
les deux ans prévus.)
Biosphère
II était une expérience physique en viabilité (ndt
: nous traduisons ici sustainability par durabilité ou
viabilité). Le projet était débarrassé de
toutes les rhétoriques politiques à l'origine de cris
et surenchères lorsqu'il est question de viabilité pour
laisser place à la question essentielle : comment pouvons-nous
concevoir un endroit fermé, pour y vivre, et le maintenir pendant
une longue période ? La question est importante car les êtres
humains agissent sur la planète de manières qui sont,
ou pourraient être, destructrices des systèmes naturels
dont nous dépendons. Or ramener la question à la dimension
de la planète ravive les débats passionnés et rend
le sujet complexe et ambigu ; il exige une réponse à beaucoup
de "ça dépend": Pour combien de temps ? Pour
combien de personnes ? Sont-ils riches ou pauvres ? Quel regard ont-ils
des autres créatures ? Quelles technologies sont disponibles
? Et la liste n'est pas close.
Malgré
ses limites, la réponse sortie de Biosphère II a une valeur.
Parce qu'il s'agissait d'une expérience, il serait inapproprié
de parler d'un échec ; des données ont simplement été
enregistrées. Une des choses illustrées par l'expérience
est l'extraordinaire complexité et dynamisme des écosystèmes,
le fait qu'ils sont mal compris et ont tendance à avoir des comportements
imprévisibles pouvant altérer leur fonctionnement. (Comme
dit le proverbe, l'écologie n'est pas une science dure ; c'est
une chose beaucoup plus dure.) Ces faits bruts donnent un profil, et
des données, pour toute discussion concernant une vie durable
sur "Biosphère I". Il n'est pas si aisé de créer
un système vivant robuste, productif, hospitalier, et qui se
perpétue, et il est idiot de compromettre par ignorance celui
dont nous disposons.
Plusieurs
sont tentés d'ignorer ces faits. Le terme "durabilité",
bien qu'il soit relativement nouveau, a déjà été
trop utilisé et corrompu. Pour son présentoir au Sommet
de Rio en 1992, par exemple, une compagnie d'énergie italienne
a choisi le slogan "Le développement durable : notre croissance
suit celle de la planète" - ne cherchant pas semble-t-il
un effet d'ironie, et sans expliquer en quoi la planète elle-même
connaîtrait une croissance. Exactement comme le mot durabilité
peut être déformé pour ne considérer que
les intérêts de l'espèce humaine, il peut également
être défini en des termes qui excluent simplement homo
sapiens du cadre d'analyse - c'est l'analyse de certains "écologistes
profonds" qui voient l'humanité comme le cancer de la Terre.
Puisque les auteurs du texte que vous lisez sont des êtres humains,
les auteurs ont un point de vue centré sur des valeurs et des
expériences humaines. Mais nous avons visé un équilibre
: nous défendons l'idée ci-dessous que pour atteindre
un véritable viabilité économique, il est nécessaire,
et juste, d'avoir un regard approprié sur toutes les créatures.
Tous
les peuples et toutes les cultures tentent d'améliorer leur vie
et leur condition ; on donne souvent le nom de développement
à ce processus. La réalisation de la "durabilité"
requiert le développement durable, dont la définition
la plus célèbre remonte à la Commission Brundtland
en 1987 : en gros, notre capacité à répondre à
nos besoins sans compromettre la capacité des générations
futures à en faire de même. C'est une définition
qui durera dans le temps parce qu'elle est flexible, et ouverte aux
interprétations. Une faiblesse pourtant évidente : elle
n'aborde pas la question. Bien entendu les gens auront toujours besoin
de nourriture, d'eau, et d'habitations pour survivre, mais il faudra
davantage pour s'épanouir - et nous ne devrions pas présumer
savoir, au-delà de certains besoins de base, ce dont les générations
futures auront besoin pour s'épanouir. Ce dont nous pouvons raisonnablement
être certain c'est qu'elles apprécieront d'avoir des choix.
En bout de course, le développement durable et la durabilité
elle-même concernent des valeurs collectives, et les choix faits
sont de ce fait une question politique, certainement la question politique
planétaire du siècle que nous entamons. Parce que les
valeurs, les politiques, et notre compréhension de la Terre et
de ses systèmes vont évoluer, les notions de ce qui est
viable ne seront jamais statiques.
Mais
il nous faut commencer quelque part. En tant que sujet aussi vaste que
glissant, la viabilité peut être approchée de plusieurs
manières différentes et légitimes. Il peut être
utile de penser à la viabilité en quatre dimensions -
la survie de l'humanité, la biodiversité, l'équité,
et la qualité de la vie (voir illustration). La survie fait référence
aux conditions minimales de survie nécessaires pour la présence
continuelle de l'espèce homo sapiens sur la Terre, et
nous commençons par là car sans la survie de l'espèce,
le reste n'a pas à être discuté. Ce n'est pas là
notre point principal cependant, parce que les erreurs et les excès
environnementaux ne nous menacent pas comme espèce. Plus
important sont les trois éléments restants qui contribuent
à notre survie comme espèce mais qui comprennent la survie
des humains comme des communautés d'individus et des formes de
bien-être humain que nous recherchons - liberté, justice,
accomplissement de la personne et d'autres idées similaires -
après que notre survie soit raisonnablement assurée. Nous
faisons cette distinction car l'histoire offre de nombreux exemples
de cultures humaines dont le fonctionnement n'avait rien d'équitable
ou de juste, mais qui trouvèrent tout de même le moyen
de durer dans le temps.
Les
quatre dimensions se présentent sous la forme d'une pyramide
qui rassemble la hiérarchie des besoins d'Abraham Maslow. L'idée
est très semblable : les dimensions sont adressées du
bas vers le haut et les couches du haut s'appuient sur les couches inférieures.
Nous terminerons en décrivant brièvement une stratégie
centrale pour aller vers une culture de la viabilité.
La
survie de l'humanité
Dans
le film de science-fiction Matrix, des machines intelligentes
ont détrôné les êtres humains du sommet de
la pyramide de la création où l'humanité s'était
auto-positionnée et les a transformé en des esclaves énergiques
rêvés. La suite du film Matrix reloaded, se termine
avec les machines s'engouffrant rapidement vers la ville souterraine
de Zion, le dernier refuge de quelques humains rebelles au nouvel ordre
mondial. (L'épisode final doit sortir à la fin de 2003.)
Ce
scénario est-il plausible comme Fin ?
Quelque
chose, si ce n'est pas des machines intelligentes, tuera, c'est certain,
l'humanité un jour ou l'autre. L'étude des fossiles suggère
en effet qu'aucune espèce ne dure très longtemps en des
termes géologiques (la modeste blatte, qui a 280 millions d'années
au compteur, semble être l'exception). Un assassin probable, c'est
un astéroïde ou une comète, comme celle qui semble
être entrée en collision avec la Terre et a fait disparaître
les dinosaures il y a 65 millions d'années.
Des
astéroïdes tueuses et des robots parricides apparaissent
comme plus plausibles que l'autodestruction de l'espèce. La littérature
catastrophiste a traditionnellement pointé du doigt l'holocauste
nucléaire, des virus incontrôlables, ou une crise environnementale
comme des voies pouvant mener à notre disparition. Mais l'espèce
humaine (comme les cafards) s'est révélée résistante
et adaptable, à tel point que nous nous sommes installé
presque partout sur la Terre sauf dans les océans. Et bien que
les biologistes débattent depuis longtemps de la population minimum
capable d'assurer le maintien d'espèces vertébrées
pour quelques centaines d'années, on semble s'entendre sur le
nombre approximatif de quelques milliers d'individus. Considérant
ce chiffre relativement petit, l'adaptabilité et la dispersion
géographique de l'espèce humaine, il est difficile d'imaginer
que même les horreurs dont nous venons de faire mention puissent
déclencher un éclipse de l'espèce humaine à
la surface de la Terre.
Ainsi
la survie de l'humanité comme espèce ne semble pas mise
en sérieux danger par nos actions sur l'écosystème
planétaire, aussi rapaces, stupides, et à courte vue soient-elles.
Pourtant, la survie de milliards d'individus l'est certainement. D'un
point de vue strictement anthropocentrique, l'unique question de survie
qui concerne la viabilité est que de tels comportements prédateurs,
stupides, et/ou à courte vue de notre environnement, tueront
beaucoup de monde, causeront des souffrances profondes, et dévasteront
des cultures.
C'est
ainsi que la dimension humaine de la durabilité peut se résumer
à une question : combien d'habitants la Terre peut-elle supporter
? C'est également là le titre d'un ouvrage profond aux
implications très larges dû au biologiste Joel E. Cohen,
de l'Université Rockefeller, qui note que l'humanité fait
de telles estimations depuis près de 400 ans, avec des résultats
qui vont d'un à mille milliards (hab.109
à 1012). Clairement, il n'y a pas de réponse
simple, si ce n'est "ça dépend". Selon Cohen,
ça dépend de :
le bien-être
matériel moyen ;
sa distribution ;
la technologie disponible ;
les institutions politiques ;
l'organisation économique ;
l'organisation démographique ;
les environnements physique, chimique, et biologique ;
quelle variabilité de la population totale est acceptable ;
la volonté de risquer des désastres écologiques
locaux par la population ;
l'échelle temporelle ;
les modes, les goûts et les valeurs morales.
Ce
chapitre de Cohen revoit les façons complexes dont interagit
l'humanité afin de fixer le nombre de personnes que la Terre
peut supporter, et porte un titre judicieux : "Les choix de l'humanité".
La capacité de support de l'humanité est pour une large
part auto-définie, puisque la limite de la population humaine
n'est pas la capacité maximale de support, mais la capacité
culturelle, qui est plus basse. Si chacun vit à un niveau de
subsistance, la Terre supportera plus de gens que si chacun vit à
un niveau plus confortable, nécessitant plus de ressources. Les
facteurs dont nous venons de faire la liste ci-dessus permettent de
définir la différence entre la population maximale et
la population optimale.
Prenons
par exemple "le niveau de bien-être matériel type".
Malgré les slogans des compagnies italiennes d'énergie,
le monde est fini, et impose de ce fait des limites. Si la tarte ne
peut être agrandie, alors le bien-être matériel sera
probablement plus grand s'il y a moins de gens sur la planète
à un moment précis. Un régime alimentaire adéquat
sera plus facile à assurer pour chacun, par exemple, avec 3 plutôt
que 30 milliards d'habitants. Même si en théorie, le chiffre
supérieur pourrait être supportable et viable, il n'en
reste pas moins que produire une alimentation décente pour 3
milliards de personnes nécessiterait moins de terre arables,
moins d'agriculture intensive, moins d'écosystèmes naturels
modifiés, moins d'eau fraîche, et moins d'énergie
pour la production et le transport. Cela signifie donc plus d'espaces
sauvages vierges, plus de biodiversité et moins d'extinctions,
moins d'étalement urbain, moins de pollution, etc. - ce qui,
outre de réduire la mortalité infantile et les maladies,
signifie que la qualité moyenne de la vie peut être meilleure.
Mais
le bien-être moyen peut être élevé
et des milliards de personnes demeurer menacées si la richesse
matérielle est trop mal distribuée, comme c'est aujourd'hui
le cas. Le Programme alimentaire mondial de Nation unies a prévu
récemment que le quantité de calories disponibles par
habitant passerait de 2'800 à 3'050 d'ici 2030. Or, selon les
mêmes prévisions, 440 millions de personnes iront toujours
dormir en ayant faim. La malnutrition et la sous-alimentation affectent
directement la survie et minent la santé des populations. Les
ressources nécessaires à la santé sont dans le
même temps, inégalement distribuées ; les pays riches
dépensent des milliards pour des problèmes de santé
produits par une surconsommation tandis que des vaccins bon marché
contre des maladies de base, dans les pays en développement,
sont sous-financés.
Les
effets des technologies sur la survie de l'humanité, pour le
meilleur comme pour le pire, sont encore plus évidents. La révolution
industrielle a émergé de l'invention de machines qui peuvent
exploiter les carburants fossiles et libérer leurs énormes
réserves énergétiques. Ce flot d'énergie
a mené à une production accrue, et à un meilleur
niveau de vie dans les pays industriels. D'un autre côté,
le désastre nucléaire de Tchernobyl contamina 150'000
kilomètres carrés d'excellentes terres arables en 1986,
et a réduit considérablement la production agricole régionale.
Un échange nucléaire mondial aurait pour effet de réduire
la capacité de charge de la planète, même si la
population mondiale serait elle aussi réduite.
Le
manque d'espace nous oblige ici à restreindre l'analyse de la
liste, mais chacun des points a ses propres effets sur le nombre de
personnes qui survivent, et sur la nature de ces populations. Différents
choix dans ce domaine mènent à des résultats différents.
Par exemple, bien que la croissance de la population apparaisse aujourd'hui
dans un phase de réduction, pendant longtemps il semblait que
nous nous dirigions inéluctablement vers un scénario "explosion
- implosion": un pic d'environ 20 milliards de personnes suivi
d'un crash cataclysmique laissant une planète dévastée
et lacérée de conflits
Cette option "maximiser-la-population-à-un-moment"
est clairement moins attractive qu'un plan consistant, à plus
long terme, à soutenir une population humaine moins importante
en faisant le choix de stabiliser la population à un niveau inférieur.
Les
choix que nous faisons aujourd'hui auront un impact important sur la
capacité de la Terre à soutenir l'humanité. Selon
une méthode de mesure, l'Empreinte environnementale, nous excédons
aujourd'hui la capacité de la planète de 20%. Cet écart
risque de s'élargir à un rythme accéléré
avec l'augmentation de la population mondiale et de sa consommation.
Cette charge croissante sera la cause de modifications, certaines brutales,
d'autres progressives, des écosystèmes locaux et régionaux.
Ces changements vont compromettre notre "viabilité".
Dans quelques cas - comme la rupture du courant de l'Atlantique nord
(qui transporte de la chaleur vers le nord maintenant le climat européen
tempéré plutôt que sibérien) - notre bricolage
du climat pourrait avoir des effets dévastateurs. La difficulté
et le coût de notre adaptation seront élevés. A
tous les niveaux, la survie de l'humanité est menacée
par notre résistance à l'adoption d'un développement
durable.
La
biodiversité
"Elle
semble tellement préoccupée par l'espèce, et si
peu par la vie individuelle", disait Tennyson de la nature, et
de ses espèces. Or un siècle et demi plus tard, la science
nous dit que la nature ne s'intéresse guère davantage
aux espèces. En moyenne, une espèce a une vie de 4 ou
5 millions d'années. Il est estimé que quelques centaines
d'espèces ont émergé depuis les débuts de
la Terre, et que la plupart ont disparu.
La
nature ne semble guère se préoccuper de la préservation
de la biodiversité (le règne des espèces qui existent
sur la Terre). Pourquoi le devrions-nous ?
En
général, deux réponses peuvent être données
à cette question. La réponse des non-utilitaristes est
que chaque espèce a une valeur intrinsèque, nonobstant
ce qu'en pensent les hommes ou ce qu'ils en font. Sur cette ligne de
révérence à la nature on trouve les hommes à
tous les degrés, depuis les développeurs de centres commerciaux
à perte de vue n'hésitant pas à néantiser
une espèce rare d'orchidée pour le profit, jusqu'au Jain
dévot qui balaie le sol devant lui pour éviter d'écraser
une fourmi. Mais cette assertion trouve son répondant chez la
plupart des gens, et pour cause : toute espèce est un miracle
de la création, que vous croyiez en Dieu, en Darwin, ou aux deux.
En général, l'élimination d'une espèce est
certainement une tragédie, et possiblement un péché.
Selon ce critère d'appréciation, la durabilité
signifie la préservation d'autant d'espèces que possible.
Une extinction ne peut être permise qu'après une réflexion
des plus profondes, un débat, et pour des raisons très
sérieuses (il est pourtant difficile de contrer l'Organisation
mondiale de la santé lorsqu'elle déclare, "il semble
qu'il y ait peu d'arguments pour préserver le HIV, la variole,
le virus poliomyelitis, les parasites de la malaria, ou le ver de Guinée".)

La
deuxième réponse est de type utilitariste, ou instrumental.
Elle défend l'idée que les autres espèces ont une
valeur parce qu'elles sont utiles. Le philosophe Bryan Norton identifie
deux types de valeurs utilitaires, une pour la transformation, l'autre
pour la demande. Les autres espèces possèdent des valeurs
de transformation si elles nous fournissent des occasions pour que nous
examinions, que nous délibérions, et que nous révisions
nos propres valeurs - en d'autres mots, que comme espèce humaine
nous connaissions une croissance. Par exemple, un chasseur, à
la recherche de nourriture pour son repas, peut considérer que
la gazelle court pour sa vie. Le chasseur pourrait pondérer l'éthique
de tuer d'autres animaux pour sa survie, en particulier s'il a accès
à du riz ou à des lentilles. Les valeurs transformatives
peuvent avoir de l'importance parce que les hommes sont des être
pensants, qui réfléchissent, et qui peuvent obtenir un
gain de la vie qu'ils examinent.
Les
autres espèces ont une valeur de demande si elles sont utiles
à la satisfaction de nos besoins et de nos préférences.
La gazelle, par exemple, a une valeur de demande (comme nourriture)
pour le chasseur. Ce n'est là évidemment que quelques
allusions à l'énorme offre de la biodiversité.
La liste des "produits" et des "services" que les
autres espèces, les animaux, et les micro-organismes fournissent
ne commence pas uniquement avec l'oxygène, la nourriture, l'eau
fraîche. Cette liste inclut également le carburant, les
fibres, les matériaux de construction, les médicaments
et les produits médicinaux, les décorations et les objets
de culte, le recyclage des éléments nutritifs, la création
de sol, la maîtrise de l'érosion, le recyclage et la maîtrise
de l'eau, la pollinisation, l'absorption des déchets et leur
recyclage, et un grand nombre d'autres éléments.
Dit
autrement, les autres espèces sont des parties fonctionnelles
indispensables des écosystèmes dont nous dépendons
afin de soutenir la vie humaine. Une fois la survie assurée,
les hommes tentent d'améliorer la qualité de leur vie.
D'autres espèces sont également utiles à cette
fin, comme ressources de connaissance et d'amusement, comme compagnons,
pour les activités récréatives, comme inspirations
artistiques, etc. Pour la survie ou une haute qualité de la vie,
les hommes ont besoin d'autres espèces. Mais en quel nombre ?
Personne
ne peut facilement donner un chiffre. Environ 1.4 à 1.8 million
d'espèces ont été nommées, mais des estimations
allant de 2 à 100 millions circulent, avec une évaluation
raisonnable tournant autour de 10 millions. Uniquement pour les insectes,
ils sont plus de 750'000, et plus d'un quart de million de fleurs. Cependant
la nature est maîtresse de la redondance, et toutes les espèces
ne sont pas nécessaires au fonctionnement continu de l'écosystème
planétaire. Cette réalité est très claire
lorsque l'on regarde les archives fossiles qui témoignent du
fait que l'ensemble du système se maintient alors que la plupart
des espèces meurent, une par une, avec le temps. On peut apporter
le même genre d'arguments concernant les espèces menacées
: leur extrême rareté signifie qu'ils sont généralement
(mais pas toujours) de peu d'importance pour les écosystèmes
où ils se trouvent.
Entre
ces deux réalités - il y a des millions d'espèces
et l'utilité de certaines est redondante - on retrouve beaucoup
d'incertitude. Cela nous amène à des aspects clefs de
fonctionnement du système, et au principe de précaution.
L'écologie
étudie les systèmes les plus compliqués qu'il y
ait, et est une science relativement jeune. La compréhension
des écosystèmes est limitée et évolue encore
aujourd'hui. "Il y a un vieux débat dans l'écologie",
nous dit Curtis Bohlen, un professeur d'études environnementales
au Collège Bates dans le Maine : "Un écosystème
est-il quelque chose qui mûrit avec le temps, ou un assemblage
désordonné d'espèces qui apparaissent ensemble
au même moment ? "Les réflexions apportées
par les écologistes sur cette question a eu tendance à
faire basculer pour la deuxième option depuis 20 ans, et ce basculement
a des implications : "Si ces créatures ont simplement été
mises ensemble," dit Bohlen, "peut-être n'a t-on pas
à se préoccuper autant de la protection de l'ensemble."
L'histoire
du dépérissement des châtaigniers d'Amérique
montre comment la perte d'une espèce majeure peut se produire
sans compromettre la fonction de l'écosystème. Le champignon
provoquant la "rouille de marron" arriva à New York
par l'entremise de plants importés de pépinières
étrangères autour de 1900. Il s'est répandu à
travers la forêt de bois dur à l'est des Appalaches, ayant
pratiquement éliminé le châtaignier d'Amérique
en 1950. Le châtaignier est un arbre produisant des noix et était
l'arbre le plus important de ces forêts. Mais sa dévastation
eut un impact faible sur le fonctionnement de la forêt, parce
que quelques autres espèces glandées, dont le chaîne,
l'hickory (noyer blanc d'Amérique), et le boulot, sont restés
abondants.
Si
vous craigniez que ce qui précède donne carte blanche
aux développeurs comme ceux mentionnés plus haut, considérez
l'analogie avec l'avion qui tient grâce à ses rivets. Tenant
compte de la passion des ingénieurs pour la redondance, plusieurs
de ces rivets ne sont probablement pas nécessaires, et en extraire
un ne causera probablement pas de problème. Mais si vous poursuivez
dans votre extraction de rivets, des pièces très importantes
finiront bien par tomber.
L'analogie
n'est pas parfaite, mais elle offre d'importants parallèles aux
écosystèmes :
Comme
il peut être difficile de désigner "le" rivet
critique, les écosystèmes ont parfois des espèces
maîtresses dont la perte peut enclencher la transformation du
système, même si leur disparition est une des premières
d'une série. Mais il peut être difficile d'établir
laquelle des espèces, s'il y en a une, est la pièce maîtresse.
Dans un écosystème donné, les espèces menacées
peuvent ne pas avoir une grande importance. Dans un autre système,
une espèce peut lui être vitale. Les espèces qui
apparaissent redondantes peuvent avoir des fonctions de valeur, mais
qui soient inconnues.
Lorsqu'une
aile tombe, elle le fait soudainement et de manière catastrophique.
Et des écosystèmes déjà éprouvés
font occasionnellement de même. De toute manière il est
plus probable qu'ils se transforment d'une état à un autre
très différent en maintenant certaines espèces,
mais pas toutes. Les écosystèmes peuvent avoir des états
stables multiples, différentes identités impliquant différents
rassemblement d'espèces, différents niveaux de production
biologique, et ainsi de suite. Les modifications d'un état à
un autre, en particulier s'ils prennent place à une large échelle
et que nous dépendons d'eux à leur état original,
peuvent affecter les fonctions et les capacités de reproduction
d'un écosystème, et de ce fait le bien-être humain.
Si
l'aile tombe en vol, le dommage est irréversible. Remettre le
dernier rivet à sa place ne va pas reconstituer l'aile. Les écosystèmes
qui perdent des espèces souffrent d'hystérésis
selon Bohlen : "En allant de la complexité à la simplicité,
vous passez par différentes communautés biotiques, mais
lorsque vous allez de la simplicité à la complexité,
vous ne reproduisez rien. En d'autres mots, il peut être très
simple d'aller dans une direction, mais difficile de revenir en arrière."
Cette situation a de profondes implications sur la réponse qu'offrira
l'espèce humaine à la perte de fonctions des écosystèmes,
parce que la transformation est difficile ou impossible à renverser.
Simplement réimplanter les espèces les plus récemment
perdues ne fonctionnera pas nécessairement. Si de telles pertes
sont importantes et répandues - comme de nombreux scientifiques
pensent qu'elles le sont, ou qu'elles le seront bientôt - elles
pourraient gravement compromettre le système vivant de la Terre.
Les espèces seraient au minimum très onéreuses
à restaurer ou à remplacer. (Une estimation célèbre
de la valeur des produits et services de l'écosystème
planétaire, par l'économiste Robert Costanza et ses collègues,
donnait un chiffre entre 18 - 62 de trillons de dollars et par année
(aux USA, un trillion est 1015 , dollars de 2001).
La production mondiale brute en 2001 fut de 47 trillions.
Une
dernière complication est la difficulté de prédire
le cours et les conséquences de la transformation des écosystèmes.
Les écologistes peuvent essayer de faire des prédictions,
mais les incertitudes sont si importantes qu'une boule de cristal pourrait
donner le même résultat. Comme l'a écrit Stephen
Carpenter, un spécialiste de l'eau douce de l'Université
Wisconsin-Madison, "la dynamique future des écosystèmes
dépend des données contextuelles qui sont en dehors de
l'écologie, comme les changements climatiques, la démographie
humaine, ou la globalisation du commerce. [Le comportement futur de
ces données] peut ne pas être connu ou impossible à
connaître. Ainsi l'incertitude des prédictions sur l'écologie
ne peut être calculés." De plus, les gens étant
ancrés dans leur écosystème, ils affectent son
développement. Ainsi l'action de ces derniers en réponse
à une prédiction pourrait rendre ladite prédiction
fausse.
En
d'autres mots, nous pouvons faire des estimations, mais nous ne pouvons
dire à quel point nos prédictions sont totalement folles.
Carpenter ajoute que les écologistes, plus modeste, que la plupart
des gens, tendent à utiliser des mots comme "projection"
ou "scénario" plutôt que "prédiction"
ou "prévision" , pour les raisons que nous venons de
citer.
La
seule réponse sensée à cette combinaison de haute
valeur et de haute incertitude est : "Tout d'abord, ne faisons
pas de mal". En termes écologiques, c'est l'application
du principe de précaution : l'incertitude signifie que nous devons
être vraiment, vraiment, prudents. L'économiste non-conformiste
Nicholas Georgescu-Roegen présente les choses ainsi : "Notre
politique envers les générations futures en ce qui concerne
les ressources naturelles, doit viser à minimiser nos regrets."
C'est la raison pour laquelle la réduction actuelle des espèces
dénombrées - une chute rapide - est à ce point
alarmante. Nous les humains sommes létaux pour les autres espèces
; nous les tuons directement, détruisons leur habitat, et introduisons
des espèces étrangères qui les font reculer. Résultat
: le taux d'extinction actuel excède largement le rythme "naturel"
qui est en arrière-plan de l'histoire de la vie sur Terre. Le
rythme semble s'accélérer au moment où les habitats
originaux des espèces sont réduites et converties aux
usages humains.
On
pourrait être tenté d'affirmer que, dans 25 ou 50 ans,
lorsque les connaissances sur l'écologie auront bien évolué,
au-delà des limites d'aujourd'hui, nous pourrons alors en toute
sécurité (sinon en toute moralité) détruire
toutes les espèces que nous estimons dangereuses ou superflues.
Peut-être bien. Mais le savoir humain est toujours imparfait,
et dans une perspective utilitaire, il est stupide de briser ou d'écarter
un outil dont vous pourriez avoir besoin un jour. Dans une perspective
esthétique/spirituelle/non-utilitaire, l'accroissement des connaissances
semble plutôt augmenter nos craintes quant au monde naturel. De
toutes les manières, la règle par défaut doit être
la conservation.
Équité
Imaginez que vous ayez été choisi pour l'établissement
d'une communauté insulaire entièrement nouvelle, et que
vous deviez seul organiser la société. Vous pouvez choisir
le gouvernement que vous voulez, le système économique
que vous voulez, la division des ressources que vous souhaitez. La seule
condition est la suivante : votre place dans la société
sera choisie de manière aléatoire. Cette condition modifierait-elle
votre réponse ? Choisiriez-vous un système dans lequel
l'essentiel des ressources sont contrôlées par quelques-uns
? Ou choisiriez-vous un partage des ressources équitable de manière
à assurer votre accès à la richesse de la communauté,
que vous fassiez partie de l'élite ou d'une classe inférieure.
Sur
cette île, comme sur la Terre, la distribution équitable
des ressources joue un rôle central dans la santé sociale
et écologique. Les inégalités extrêmes -
les disparités immenses entre riches et pauvres - se sont accrues
depuis un siècle dans les pays comme entre eux, et menacent aujourd'hui
le bien-être d'un nombre incalculable de communautés. Selon
le World Institute for Development Economics Research, l'inégalité
des revenus a augmenté dans 48 des 73 pays étudiés
entre 1980 et la fin des années 1990. Aux États-Unis par
exemple, les 20 pour cent les plus riches de la population gagnent 46
pour cent des revenus du pays, alors que le cinquième le plus
pauvre s'attribue seulement 5 pour cent. Au Brésil le cinquième
le plus riche gagne 64 pour cent du revenu du pays, et le cinquième
le plus pauvre n'a droit qu'à 2 pour cent. Cette tendance est
peut-être la plus frappante dans la ville Brésilienne de
Sao Paulo (avec une population de 18 millions) : alors que trois millions
d'habitants des bidonvilles luttent pour leur survie, les dirigeants
des grandes entreprises font la navette au travail en hélicoptère,
et vivent dans des communautés entourées de mûrs
pour se protéger des crimes urbains en augmentation.
Ces
inégalités diminuent les chances d'atteindre la viabilité
de deux manières au moins :
Santé:
Une étude de 44 pays en développement par la Banque mondiale
a révélé que la mortalité infantile dans
le cinquième de la population la plus pauvre est en moyenne le
double de celle observée dans le cinquième le plus riche.
La faiblesse des infrastructures de la santé publique dans des
pays appauvris (des soins médicaux insuffisants, l'accès
à de l'eau potable, des sanitaires convenables) permet à
des maladies infectieuses, comme le choléra et la malaria, de
se propager librement. Les maladies infectieuses ont tué 14.4
millions de personnes en 2000 selon l'Organisation mondiale de la santé
(OMS). De ces décès, les trois-quarts se sont produits
en Afrique et dans le sud-est asiatique, qui ne compte que 36 pour cent
de la population mondiale.
Les
maladies peuvent handicaper des régions entières, comme
ça été le cas avec sida en Afrique sub-saharienne.
Parce que le HIV affecte surtout la population adulte, l'épidémie
a principalement affecté le système économique
et social en tuant des milliers de fermiers, d'éducateurs, de
travailleurs et de parents. Le sida a créé 11 millions
d'orphelins en Afrique uniquement, et il est prévu que 9 millions
viennent s'ajouter d'ici 2010. Et nous ne pouvons prétendre que
les effets d'une Afrique instable seront confinés : comme l'épidémie
du SRAS l'a récemment révélé, des systèmes
de santé mal-financés peuvent être à l'origine
de la diffusion de maladies inconnues dans le monde. Le SRAS s'est révélé
être relativement maîtrisable et bénigne, mais il
a tout de même infecté 8'500 personnes, en a tué
800, et son coût est estimé entre 10 et 30 milliard de
dollars. Un nouveau virus, létal comme l'épidémie
de grippe de 1918-19 (peut-être 40 millions de morts) et qui serait
diffusé dans le monde par avion à plus de 800 km/h, pourrait
être catastrophique.
Sécurité
: Les déplacements en hélicoptère et les
communautés clôturées peuvent participer d'une protection
des fortunés contre la vue de la pauvreté, mais comme
l'a dit le Président de la Banque mondiale James Wolfensohn l'année
dernière, le mur qui sépare les riches des pauvres est
imaginaire. Le terrorisme est la meilleure raison d'empoigner le problème
des inégalités, puisque les ressentiments sont un terrain
fertile à la violence - qui s'exprime sous la forme du terrorisme,
du crime, ou de conflits militaires. Selon ce que rapportent les médias,
à Sao Paulo, le kidnapping de riches dirigeants d'industries,
et des membres de leur famille, est une industrie en pleine croissance.
Mais
les inégalités menacent la sécurité des
riches comme des pauvres. Des communautés locales appauvries
sont souvent sans moyens pour résister aux intérêts
des gouvernements et des entreprises, qui exploitent sans précautions
les régions où ils vivent pour des gains à court
terme. Dans les montagnes composées de forêts tropicales
de la Papouasie Nouvelle-Guinée, par exemple, la mine Ok Tedi
produit 70 millions de tonnes de résidus et de roches déversés,
chaque année, directement dans la rivière Ok Tedi. Alors
que la mine produit des métaux de valeur et représente
10 pour cent du PNB de la Papouasie Nouvelle-Guinée, les résidus
menacent plus de 2'000 kilomètres carrés de forêts
tropicales ainsi que la santé et la sécurité des
tribus indigènes vivant le long de la rivière. L'activité
minière à Ok Tedi est permise par une réglementation
du gouvernement qui immunise la compagnie contre les réclamations.
Cela permet de maintenir les coûts bas, au moins pour la compagnie
(perversement nommée Programme de développement soutenable
Ltd.). Mais lorsque la mine fermera, approximativement en 2010, la compagnie
partira avec les poches débordantes d'or et d'autres minéraux,
laissant aux tribus locales une rivière empoisonnée et
un paysage balafré.
Ok
Tedi n'est pas une tragédie isolée ; des opérations
minières similaires menacent près de 40 pour cent des
grandes forêts vierges. Et pourtant des millions de tonnes de
minéraux sont éliminées chaque année, essentiellement
parce que le système économique actuel externalise les
coûts écologiques et sociaux des activités minières
en ignorant la dégradation des communautés et des écosystèmes,
rendant l'extraction de minéraux vierges artificiellement meilleur
marché. Et pourtant beaucoup des ressources que nous utilisons
pourraient être recyclées. Entre 1990 et 2000 par exemple,
les Américains ont jeté 7 millions de tonnes de boîtes
d'aluminium, assez pour reconstruire 25 fois en entier, la flotte commerciale
mondiale d'avions. Mais plutôt que de recycler l'aluminium après
usage, ce qui utiliserait 95 pour cent moins d'électricité
que de fondre de l'aluminium vierge, de nouvelles mines furent gougées
à travers des écosystèmes vierges, provoquant leur
perturbation et celle de ceux qui en dépendent.
Les
inégalités peuvent également affecter la sécurité
de régions plus grandes, et même la planète en général,
en obligeant les pauvres à faire une utilisation excessive et
à dégrader les ressources environnementales locales avec
des méthodes qui infligent des dégradations supplémentaires
à chacun, riche ou pauvre. Plusieurs personnes marginalisées
qui luttent pour leur survie quotidienne utilisent les quelques ressources
dont elles disposent de manière inefficace et non durable. Alors
que des fours solaires sont disponibles pour la cuisson et la purification
de l'eau, le manque d'accès à ces technologies ou à
d'autres sources propres d'énergie a forcé des millions
de personnes à dépendre du bois, des résidus agricoles,
ou du fumier. Selon des données de l'OMS, la combustion de ces
ressources a contribué à 1.6 million de décès
en 2000, par l'exposition à la pollution intérieure. Ces
pratiques contribuent également à la déforestation,
à l'érosion des sols, à la dégradation des
terres agricoles, appauvrissant encore davantage les habitants, ajoutant
à la pression environnementale globale et à des "désastres
naturels" plus fréquents.
Un
exemple de cette évolution est l'ouragan Mitch, quI a déversé
jusqu'à deux mètres d'eau sur l'Amérique centrale
en 1999 et a causé des dommages évalués à
plusieurs milliards de dollars. Au Honduras les dommages furent plus
graves du fait de développements dans des zones fragiles, comme
la conversion de coteaux en terrain agricoles - résultat de la
concentration des meilleures terres entre les mains de 10 pour cent
de la population. Aujourd'hui 82 pour cent de la population vit et cultive
sur des coteaux abrupts. De telles disparités amplifient les
effets des catastrophes naturelles, dont la fréquence a augmenté
au cours des cinquante dernières années. Aujourd'hui plus
de 200 millions de personnes en sont victimes chaque année et
elles produisent 25 millions de réfugiés environnementaux
- un nombre dont on prévoit un doublement annuel. Les désastres
réduisent également à néant l'aide au développement
: chaque dollar dépensé en mesures préventives
pourrait en épargner sept en coûts de reconstruction. Un
usage plus intelligent de cet argent pourrait améliorer à
la fois le bien-être des plus marginalisés de la société
et la santé des écosystèmes les plus menacés.
Alors
que le lien entre équité et sécurité est
clair, la compréhension myopique qu'ont les gouvernements de
la sécurité demeure militariste. En 2001, les dépenses
militaires mondiales ont augmenté pour atteindre 839 milliards
de dollars. Or l'illettrisme pourrait être éliminé
dans le monde pour un coût annuel d'approximativement 5 milliards,
l'eau potable pour tous pourrait être assurée pour approximativement
12 milliards, la faim et la malnutrition éliminées pour
19 milliards, et l'érosion des sols prévenue pour 24 milliards.
De tels investissements auraient un impact considérable à
long terme sur l'amélioration de la sécurité écologique
planétaire et sur l'affermissement de la stabilité sociale.
Pourtant la plupart des gouvernements n'agissent pas dans ce sens. Exception
faite du Brésil, qui a réduit son budget militaire de
4 pour cent afin de financer un ambitieux programme de lutte contre
la faim.
Trouver
des solutions à la pauvreté extrême est essentiel,
mais ce n'est là que la moitié du problème. Comme
Confucius l'observa il y a 2'500 ans, "les excès, comme
les insuffisances, sont également en faute". Trop de consommation
est tout aussi problématique (ou pire) pour l'environnement que
trop peu. 20 pour cent de la population planétaire, la classe
des consommateurs, s'attribue 70 à 80 pour cent des ressources
de la planète, et ses excès dégradent les écosystèmes.
Les cycles du carbone, de l'azote, le cycle hydrologique, ont été
altérés de manière radicale, la moitié des
terres ont été transformées ou dégradées,
et les trois-quarts des zones de pêches dans le monde sont exploitées
au maximum de leurs capacités, en sur-pêche, ou épuisées.
La disparition de 90 pour cent des populations de grands poissons prédateurs
n'est que le dernier chapitre de cette histoire désolante.
Comme
nous l'avons souligné, la consommation humaine semble extraire
les ressources de la Terre 20 pour cent plus rapidement qu'elle ne les
remplace. La globalisation stimule une augmentation rapide de la classe
consommatrice. Le phénomène est attisé par des
dépenses en publicité en augmentation et un accès
accru aux crédits à la consommation. Or si trop et trop
peu d'accès aux ressources naturelles et à la richesse
produites par l'humanité ne sont viables, ces deux excès
sont également non nécessaires. La sur consommation implique
une part importante de gaspillage inutile qui pourrait être éliminé.
De plus cette non seulement elle échoue à améliorer
le bien-être de manière proportionnelle, elle est également
souvent mauvaise pour les sur consommateurs, comme nous le verrons dans
la partie qui suit. Attaquer la sur consommation contre-productive sur
ces fronts libérerait des ressources pour des milliards de personnes
pour qui une augmentation du niveau de consommation est nécessaire
afin d'accéder à une vie décente.
Qualité
de la vie
En
2002, les entreprises ont dépensé 451 milliards de dollars
en publicité dans le but de convaincre la population qu'ils trouveraient
le bonheur dans le dernier cri ou la dernière mode (en particulier
ceux promus par les publicitaires). Ils ont souvent réussi. Mais
un nombre croissant de critiques contre le modèle de haute consommation
se fait entendre, attirant l'attention sur l'échec de la société
de consommation à satisfaire la population, et sur ses dommages
collatéraux : déclins de la santé, de la qualité
de l'environnement, de la cohésion sociale. Au cur de ce
débat est la question ancienne, et souvent méditée
: qu'est-ce qu'une vie agréable ?
De
notre point de vue, les définitions données à la
viabilité et à une vie de qualité sont étroitement
liées. La survie de l'humanité, la santé des écosystèmes,
et un certain degré d'équité sociale sont des préalables
aux deux. Au-delà, qu'est-ce qui permet une vie de qualité
? Dans sa définition du développement, le Programme des
Nations Unies pour le Développement affirme que c'est un concept
lié "à la création d'un environnement dans
lequel les gens peuvent développer leur plein potentiel et avoir
des vies productives et créatives en accord avec leurs besoins
et leurs intérêts." Si le modèle de la société
de consommation est valide, cette définition signifie peut-être
simplement construire davantage de centres commerciaux et de McDonald's.
Or nous invitons les adeptes des centres commerciaux et des enseignes
de la restauration rapide à considérer le nombre croissant
d'évidences montrant que les choses par elles-mêmes ne
peuvent assurer une bonne vie - même s'il y avait suffisamment
de ressources pour assurer ce style de vie aux 6.3 milliards d'habitants
de la planète.

Les
États-Unis, le pays le plus riche du monde, a augmenté
son produit national brut (PNB) de 92% entre 1970 et 2000. Selon cet
indice, les Américains sont deux fois plus nantis aujourd'hui
qu'ils ne l'étaient il y a 30 ans. Mais le PNB est aveugle aux
valeurs sociales derrière l'activité économique
; il est simplement constitué d'une addition de dépenses
connues. Alors plus on dépense au nettoyage de produits toxiques,
à emprisonner des gens ou à brûler de l'essence
sur des routes congestionnées, mieux se portera le PNB. Cette
méthode de calcul ignore par ailleurs toutes les activités
bénéficiaires qui ne sont pas incluses dans le marché,
comme le travail volontaire, le soin aux enfants non rémunéré,
et le travail d'entretien du domicile. La prise en compte de ces facteurs,
négatifs et positifs - comme le fait l'ONG de Redéfinir
le progrès, avec son Indice du progrès réel (IPR)
- peint une image fort différente. Pendant que le PNB faisait
un bond de 96%, l'IPR est resté presque constant, augmentant
de seulement 4 pour cent (voir graphique). En effet, les indicateurs
sociaux suggèrent un déclin du bien-être sociétal
entre 1970 et 2000. Selon l'Indice Fordham de la santé sociale,
l'inégalité du revenu a augmenté de 21%, le suicide
des jeunes a bondi de 33% atteignent à un taux annuel de 7,9/100'000,
et le nombre d'Américains sans assurance maladie a augmenté
de 11 à 14 pour cent de la population pour toucher 40 millions
de personnes. Cet indice, qui suit 16 indicateurs, a connu un déclin
de 29 pour cent entre 1970 et 2000.
La
croissance de l'activité économique totale aux dépens
de la santé sociale reflète les priorités sociétales,
c'est-à-dire la valorisation d'une consommation privée
accrue aux dépens de produits sociaux essentiels. John Kenneth
Galbraith a prévenu de ce changement dans un livre qu'il a titré
avec ironie The Affluent Society (L'Ère de l'opulence).
Aux Etats-Unis, "la misère publique", comme l'affaiblissement
des systèmes d'éducation et de la santé, peuvent
être mis en parallèle avec la montée en influence
du secteur privé.
Cette
évolution correspond à une évolution plus large
de la société qui a mené à la conversion
des États-Unis en une "république de la consommation".
Le professeur Lizbeth Cohen de Harvard défend l'idée que
la transformation a commencé avec la mobilisation de l'économie
d'après la Deuxième Guerre mondiale pour la consommation
domestique et a atteint son climax avec le besoin quasi pathologique
actuel de consommer toujours davantage, même au prix du bien-être
personnel et social - une condition que plusieurs observateurs critiques
qualifient d'"abondantite" (affluenza en anglais).
Aux
Etats-Unis, l'"abondantite" se manifeste par de nombreux symptômes
:
Endettement
élevé : En 2000, le foyer moyen américain
souffrait d'un endettement de $ 7'500 sur des cartes de crédit,
et plus d'un million d'Américains ont rempli une déclaration
de faillite.
Un
stress croissant dû au travail : L'Américain moyen
travaille davantage d'heures que les habitants de tout autre pays, et
davantage de ces heures de travail se font de nuit ou les fins de semaine,
perturbant les horaires du sommeil et réduisant le temps qui
pourrait être consacré à la famille et aux amis.
Santé
physique en déclin : le sur-poids et l'obésité
résultant d'une mauvaise alimentation et d'un mode de vie sédentaire
touchent aujourd'hui 61 pour cent de la population adulte et a contribué
à 300'000 décès en 2001 - c'est la deuxième
cause de décès, précédée uniquement
du tabac.
"L'abondantite"
n'est pas confinée aux États-Unis. Par la promotion de
produits courants comme les cigarettes ou le Coca-Cola, cette maladie
compromet la santé et le bien-être de milliards de personnes
dans le monde. Des maladies liées au style de vie, comme les
maladies cardiovasculaires et les cancers, ont causé plus de
42 pour cent des 55.7 millions de décès en 2000. Le poids
de ces maladies était disproportionné dans le monde industriel
où les niveaux de consommation sont plus élevés.
Selon une étude de l'OMS, la cigarette a contribué à
4.9 millions de morts en 2000, le sur-poids et l'obésité
à 2.6 millions de morts, et l'inactivité physique à
1.9 millions. Approximativement la moitié de tous ces décès
se sont produits dans les pays industrialisés, alors qu'ils ne
représentaient que 24 pour cent du total des décès
et 22 pour cent de la population totale.
Mais
ne s'agit-il pas là d'effets latéraux acceptables d'une
culture que, somme toute, la plupart des gens trouvent profondément
satisfaisante ? Il y a près de 30 ans, une recherche de l'économiste
Richard Easterlin amena l'auteur à conclure que "la croissance
économique n'amène pas la société à
un état suprême de plénitude. Le processus de croissance
économique engendre des besoins toujours croissants qu'il cherche
à satisfaire." Depuis, les psychologues ont étendu
cette réflexion à des études sur les sources de
la satisfaction humaine, qui révèlent qu'une fois les
besoins de base satisfaits, la richesse améliore de peu la satisfaction
des individus. Cette découverte est vraie à l'échelle
personnelle comme à l'échelle nationale, et est due principalement
à une perception des besoins qui constamment se déplace.
Alors que les téléphones, l'air climatisé et les
automobiles sont présents dans nos sociétés depuis
l'équivalent d'une clignement d'il en termes d'histoire,
ils sont ressentis comme nécessaires (au moins pour ceux qui
en sont propriétaires).
Les
plus fortunés n'ont souvent même pas conscience d'être
riches. Selon une étude de 2002 RoperASW, "Les Américains
fortunés et leur argent", sur un échantillon de 1'767
foyers américains gagnant plus de 75'000 dollars, seuls 20 pour
cent se considéraient comme "riches". 58 pour cent
étaient endettés à hauteur d'au moins 100'000 dollars
et 85 pour cent affirmaient se soucier des questions d'argent au moins
occasionnellement (pour 40 pour cent il s'agissait d'"une préoccupation
permanente"). Plus de trois sur quatre ont déclaré
qu'ils leur faudrait au moins un million de dollars pour se considérer
riches. Ceux qui ont atteint ce but, - 24 pour cent de ce groupe, dans
le pays le plus riche au monde - semblent encore insatisfaits avec leur
fortune. Même si vous prenez en considération l'acquisition
d'une richesse soudaine, ou des fortunes immenses, cela n'y change rien
; les études psychologiques des gagnants à la loterie
révèlent qu'ils s'adaptent à leur nouveau niveau
de richesse, repoussant leur niveau de satisfaction passé après
une première période d'euphorie.
Si
le sentiment de richesse est à ce point éphémère,
le modèle de consommation, qui promet la satisfaction par une
consommation accrue, n'est peut-être pas la meilleure voie vers
une vie de qualité - en particulier si ses effets sur la santé
sociale et l'environnement sont pris en considération. Cela ne
veut pas dire qu'il n'y a aucun avantage à la société
de consommation. Mais il y a des modèles alternatifs qui peuvent
contribuer à rediriger la société vers des voies
plus satisfaisantes, équitables, écologiques et harmonieuses.
Réduire
la misère publique contre laquelle Galbraith nous a mis en garde
il y a belle lurette améliorerait passablement la qualité
de vie de millions de citoyens. Aux États-Unis et en France,
les taux de pauvreté sont de 25 pour cent. Cependant une fois
les assistances gouvernementales, financières et de services
prises en considération, la pauvreté en France tombe à
7 pour cent et se maintient à 20 pour cent aux États-Unis.
Bien que ces statistiques mettent en lumière un réel problème
d'équité, lorsqu'un enfant sur cinq manque d'une nutrition
adaptée, de soins de santé, et d'une éducation
adéquate - lorsque les besoins de base ne sont pas assurés
- cette situation devient également un problème de qualité
de vie.
Jugée
comme la nation jouissant de la plus grande redistribution des richesses
dans le monde, la Suède peut également être une
source de réflexion. Plutôt que d'insister sur la richesse
personnelle sans limite, la politique sociale de la Suède insiste
sur les intérêts publics, assurant des soins de santé
pour tous, une assurance chômage généreuse, et une
éducation universitaire pratiquement gratuite. La Suède
utilise davantage de ressources que la moyenne planétaire, mais,
bien que le niveau de vie des Suédois soit au moins aussi élevé
que celui des États-Unis (peut-être plus élevé
si l'on inclut la santé sociale dans le calcul), son empreinte
écologique par habitant est inférieure de 31 pour cent.
Les critiques peuvent s'insurger du fait que les biens publics dépendent
des dépenses gouvernementales et donc de l'imposition. Mais comme
l'expliquait récemment le chroniqueur du New York Times
Thomas Friedman, moins d'opinions défavorables et d'irritation
se feraient entendre si nous remplacions le mot "impôts"
par "services". Puisque chacun, riche ou pauvre, a accès
aux services publics (ce qui n'est pas le cas pour la richesse), des
slogans très entendus aux États-Unis récemment
comme "lisez bien sur mes lèvres ce que je dis, pas de nouveaux
services" pourraient provoquer le sarcasme plutôt que des
applaudissements.

Une autre leçon nous vient des villages du Sri
Lanka. Commencé dans un village en 1958, le mouvement Sarvodaya
Shramadana est aujourd'hui présent dans plus de 12'000 d'entre
eux (plus de la moitié des villages du Sri Lanka). Organisé
autour d'une idée "ni pauvreté, ni richesse",
les villageois travaillent mutuellement pour assurer non seulement les
besoins de base à leurs communautés, mais également
des opportunités pour vivre des vies qu'ils apprécient,
améliorant l'éducation, les services de santé et
la qualité de l'environnement.
Sarvodaya
et sa philosophie "d'auto-satisfaction" et de travail partagé
pourrait fournir un modèle pour les individus comme pour les
nations qui choisissent leur développement. Le modèle
de la société de consommation n'est qu'une voie parmi
d'autres. Considérant qu'il existe de multiples voies pour s'accomplir,
et que la consommation est coûteuse pour l'écologie, peut-être
devrions nous regarder de plus près les exemples d'autosatisfaction
et d'autolimitation qu'offrent Sarvodaya et la Suède. La satisfaction
est une leçon enseignée depuis le troisième siècle
avant Jésus-Christ, lorsque Lao-Tseu exprima l'idée que
"l'homme qui sait se satisfaire est riche" . Le temps est
peut-être venu de réveiller ces paroles de sagesse.
Conclusion
Nous
avons commencé cet article avec le sort d'un habitat isolé,
et nous le terminerons avec un autre qui est peut-être familier
à de nombreux lecteurs. L'Ile de Pâques n'est qu'un point
de terre dans l'Océan pacifique à 3'000 kilomètres
au large des côtes du Chili. Cet endroit isolé, et ses
habitants, ont fait l'objet d'études intenses depuis des années,
car l'Ile de Pâques conserve peu de ressemblances avec l'île
qu'ont abordée les voyageurs polynésiens il y a plus de
1500 ans. L'histoire dramatique de cette île nous en dit long
sur la durabilité.
Lorsque
les nouveaux arrivant accostèrent avec leurs canoës de mer,
ils trouvèrent une forêt luxuriante offrant des espèces
d'arbre de valeur, dont de grands palmiers appropriés pour la
construction de canoës et la construction d'habitations sur charpentes.
Pour s'alimenter, les colons avaient apporté des poulets (volontairement)
et des rats (par inadvertance), mais l'île regorgeait également
d'oiseaux qui pouvaient être mangés. Des dauphins, des
phoques et des produits typiques de la culture polynésienne -
les bananes, le taro, les pommes de terre sucrées et la canne
à sucre - complétaient l'alimentation des nouveaux habitants.
Ils prospérèrent sur l'abondance de l'île et leur
nombre atteignit peut-être 7'000 personnes (20'000 selon certaines
estimations). Une culture hiérarchisée et sophistiquée
émergea, suffisamment riche et organisée pour produire
les remarquables statues de l'île. Des centaines de ces statues
furent sculptées au cours des siècles, et plus de 200,
certaines pesant plus de 80 tonnes, furent érigées sur
des socles.
Mais
les succès des habitants de l'Ile de Pâques préparaient
leur chute. Des générations d'exploitation de la forêt
pour la construction, la fabrication de cordes, et pour le bois de chauffage
- et les ravages des rats clandestins - mena à une déforestation
complète. (Lorsque l'explorateur hollandais Jacob Roggeveen vit
le premier l'Ile de Pâques en 1722, c'était une terre d'arbustes.
La compétition en spirale entre les clans pour construire et
pour ériger des statues toujours plus grandes, qui demandaient
beaucoup de billots pour les rouleurs et autres machines simples utilisées,
fit disparaître une partie importante des ressources. L'analyse
des pollens suggère que le dernier des grands palmiers a été
coupé autour de 1400. Les espaces de nidification furent détruits
avec la forêt ; ce qui, ajouté aux besoins alimentaires
directs des habitants conduisit à l'extinction toutes les espèces
d'oiseaux de l'île. La disparition des arbres entraîna logiquement
celle des grands canoës traditionnels. La pêche des poissons
et des dauphins en eaux profondes devenait impossible (tout comme la
fuite et la migration vers d'autres îles). L'approvisionnement
en feu de bois se réduisit, et les cours d'eau s'asséchèrent.
Les sols s'érodèrent et devinrent moins fertiles.
En
bref, la capacité de charge de l'île plongea. Les surplus
alimentaires disparurent, ce qui mena au cannibalisme. La complexité
sociale disparut avec les surplus. La population finit par s'effondrer
de 75 ou 90 pour cent et la culture entra en décadence et s'éteignit.
Roggeveen trouva peut-être 2000 habitants sur l'île, "vivant
dans une pauvreté frappante".
Comme
Jared Diamond, Clive Pointing et d'autres écrivains l'ont observé,
l'Ile de Pâques est un avertissement fort. Quatre leçons
semblent évidentes:
Les
être humains répondent à tous les encouragements
à sur-exploiter les ressources. Durant la majorité de
notre histoire évolutive, tout ce dont nous avions besoin était
abondant. L'espèce humaine semble programmée pour en faire
usage et trouver des substituts plutôt que de se réguler
et prolonger l'exploitation des ressources sur de longues périodes.
Nous
avons la plus grande difficulté à nous rendre compte que
les choses "tournent mal", à moins que la dégradation
n'ait lieu sur une période relativement courte. Les changements
graduels, même lorsqu'ils sont remarqués, risquent d'être
ignorés et qu'on s'y adapte. La générosité
de la nature est considérée comme allant de soit, en particulier
par ces sociétés (comme celles riches Nord) dans lesquelles
l'hallucination de richesses infinies est maintenue en important la
capacité de charge d'ailleurs. Mais les habitants de l'Ile de
Pâques n'eurent pas le confort illusoire des importations, et
malgré cela, ils ont mené leur culture à l'autodestruction.
Les modèles sociaux, et les manières de percevoir la réalité,
s'y effondrèrent avec fracas. Comme l'a écrit Diamond,
avant que le dernier arbre ne soit coupé, les arbres seraient
venus à manquer depuis plusieurs années, et personne ne
semble s'en être préoccupé.
Le
déclin des ressources disponibles peuvent miner les structures
organisationnelles et les capacités nécessaires pour assurer
une réponse. C'est ici un point crucial : comme nous l'avons
souligné plus haut, nous sommes biologiquement bien préparés
pour percevoir et répondre à des menaces à court
terme, mais pas à celles qui se préparent sur le long
terme. La culture, y compris les organisations sociales, l'apprentissage
social, et les politiques, sont notre unique défense contre les
menaces à long terme.
L'échec
de la culture de l'Ile de Pâques à comprendre ce qui lui
arrivait a mené, non pas à l'extinction, mais à
son appauvrissement, et à sa diminution comme société
- en termes de nombre, de capacité à agir, de biodiversité,
de prospérité, et de richesse culturelle.
La
culture de l'Ile de Pâques était-elle durable ? Après
tout des gens y habitent toujours. Il ne sert à rien d'ergoter
sur cette question ; la réponse dépend de la définition
que nous donnons au mot durabilité. Si elle inclut (comme le
fait l'auteur) la notion que les communautés humaines, et les
cultures, devraient s'épanouir, et non pas uniquement survivre,
l'Ile de Pâques échoue au test de la viabilité.
L'assaut non voulu des habitants de l'île sur les fondations de
leur paradis tropical a mené de manière inéluctable
à la perte de la biodiversité et de la qualité
de la vie (et possiblement à la perte d'équité,
mais on en sait trop peu de la structure sociale pour se prononcer)
au moment ou l'écosystème de l'île fut simplifié.
Aucune
raison particulière n'empêche ce processus de se répéter
à l'échelle planétaire. En fait, c'est ce qui semble
se produire. Contrairement aux habitants de l'Ile de Pâques cependant,
nous n'avons aucune excuse. Nous ne pouvons plaider l'ignorance - l'Ile
de Pâques et de nombreux autres exemples montrent clairement ce
qui arrive aux cultures qui sont inconscientes des contraintes naturelles
- ou l'aveuglement : notre science nous permet de voir les changements
imperceptibles à une seule génération. (La science
va également améliorer notre connaissance très
restreinte des immenses et complexes systèmes naturels dans lesquels
nous vivons, et mener à l'amélioration des mesures quantitatives
de viabilité.)
De
plus nous savons qu'une société planétaire viable
est un impératif, et nous savons ce qui doit être fait
pour nous diriger vers celle-ci. Dans ce domaine, ce qui vient habituellement
à l'esprit sont des solutions connues comme le solaire, le vent,
les technologies de l'hydrogène ; la protection des habitats
et des espèces ; le contrôle de notre propre population
et de notre consommation - autant de solutions que les environnementalistes
défendent depuis des années. Ces solutions expriment une
déférence aux systèmes cycliques de la Terre et
la nécessité d'harmoniser l'économie humaine avec
ces derniers. Depuis la révolution industrielle, nous avons,
chaque année davantage, ignoré ou altéré
les cycles naturels - celui du carbone, de l'azote, le cycle hydrologique
- qui alimentent ces systèmes. L'explosion économique
qui en a résulté s'est produite au coût d'un dangereux
appauvrissement du capital naturel à long terme. Aujourd'hui
les coûts sont aussi familiers que les solutions : en nous appuyant
lourdement sur les engrais azotés par exemple, plutôt que
sur les résidus agricoles organiques, nous avons réduit
la fertilité de nos terres et créé d'énormes
zones mortes dans nos océans et nos rivières. Nos opérations
vastes et croissantes d'abattage de la forêt et notre douteuse
dépendance à l'égard des carburants fossiles ont
fait augmenter la concentration de gaz carbonique dans l'atmosphère
à des niveaux jamais connus. En déviant ou en construisant
des barrages sur les rivières, nous avons asséché
certaines mers (ou en avons créé de nouvelles), modifié
les climats locaux et perturbé des écosystèmes
entiers.
Nous
savons que cette situation ne peut durer. Revenir à un système
cyclique - exploiter les ressources renouvelables de manière
soutenable, réutiliser et recycler les matériaux plutôt
que d'extraire des ressources vierges, reconstituer et maintenir les
sols agricoles, nous sevrer de notre dépendance envers les carburants
fossiles, et ainsi de suite - en faisant une gestion respectueuse de
la biodiversité nous mettra sur le sentier de la viabilité
matérielle. Donner une attention légitime et pleine de
sens aux inégalités qui emprisonnent des milliards d'individus
dans une pauvreté misérable et menacent la sécurité
de tous nous amènera vers une viabilité sociale.
La
somme de ces mouvements constitue une révolution. Ceux opposés
au changement peuvent prévoir un avenir rationné, dans
lequel on devra se serrer la ceinture, un avenir de privation. Au contraire,
des communautés prospères comme celles qui ont embrassé
les principes de Sarvodaya, tout comme des millions d'individus qui
ont adopté l'autosatisfaction comme principe, prouvent que le
bien-être humain, sa relation au monde et sa satisfaction sont
réalisables à l'écart de la société
de consommation, de la publicité de masse, de l'obsolescence
planifiée, du gaspillage inconsidéré et destructeur,
ou de la recherche sans fin du profit - et sans le moindre passage au
centre commercial.
Seule
la perspective d'une culture vraiment viable offre la possibilité
universelle de l'accomplissement humain. Le statu quo mène inexorablement
à un avenir triste fait d'injustices, de conflits sociaux, d'appauvrissement
naturel et économique, de souffrance, et de déclin culturel
- un avenir qui serait d'autant plus amer que de meilleures opportunités
auront été manquées et seront perdues à
jamais.
Thomas
Prugh est éditeur et Erik Assadourian chercheur à
l'Institut Worldwatch.
