Des
investissements socialement responsables
traduit de World Watch
Taille 101 K
Par Ed Ayres
Un jour, vers le milieu des années 60, à
Londres, j'entrai par hasard dans une librairie de la taille d'une résidence
victorienne qui vendait des livres d'occasion. J'avais entendu dire
que c'était la plus grande librairie du monde. J'ai oublié
le nom de cet endroit, mais je me rappelle m'être frayé
un chemin entre d'immenses piles de reliques de poètes et de
propagandistes aujourd'hui morts depuis longtemps. On y trouvait, entre
autre, des tas de vieux pamphlets religieux que personne, à mon
avis, n'aurait jamais envie de lire. Mais soudain, parmi cet amoncellement,
j'ai vu un grand livre dont je connaissais le titre. C'était
le Journal de George Fox. Pour l'employé à qui
j'eus affaire, ce livre n'était qu'un autre cale-porte trop volumineux,
et il fut heureux de me le laisser pour quelques livres. Mais pour moi,
c'était un trésor. George Fox était le fondateur
du Quakerisme, la religion dans laquelle j'avais été élevé.

Les
Quakers eurent une grande influence sur ma perception de certains problèmes
comme la violence, la surconsommation et la justice sociale, qui devinrent
plus tard essentiels dans le travail de World Watch. Les Quakers
sont obstinément non violents (et sont régulièrement
arrêtés pour leurs manifestations pacifistes), ils affichent
une simplicité quasi ostentatoire (pas de façon aussi
extrême que les Amish, mais presque) et ils ont une longue tradition
de défense des opprimés. A l'époque de l'esclavage
aux États-Unis, par exemple, c'était principalement les
Quakers qui s'occupaient de l'"underground railroad",
un réseau de refuges sûrs, mis en place par des blancs
anti-esclavagistes qui abritaient secrètement les esclaves dans
leur fuite vers le Nord.
De
par leur insistance sur la simplicité matérielle, les
Quakers qui suivirent George Fox anticipèrent un élément
important du mouvement écologiste moderne. Au 18ème et
19ème siècles, ils étaient reconnaissables par
leur simplicité vestimentaire : pas de bijoux, de fanfreluches
ou de cosmétiques. Ils employaient "thee" (tutoiement)
au lieu de "you" quand ils parlaient à des individus,
parce que "you" était un pronom pluriel adopté
de façon prétentieuse par la royauté, et que les
Quakers désapprouvaient la vanité (Ma mère m'a
dit "thee" toute ma vie, par exemple elle me disait
"Est-ce que tu (thee) viendras seul ce week-end, ou viendrez-vous
(you) tous les deux ?") Leurs lieux de culte, non des églises
mais des "lieux de réunion", étaient de simples
maisons en bois sans clochers, statues, vitraux ou ornements. Les services
se déroulaient sans rituels, sacrements ou prêcheurs.
Mais
malgré toute cette simplicité élaborée et
cette non-consommation ostentatoire, les Quakers étaient loin
d'être pauvres. Il y avait une bonne blague que nous connaissions
tous, qui disaient que les Quakers "étaient venus en Amérique
pour faire le bien, et avaient très bien réussi"
(They came to America to do good, and did very well.) De générations
en générations, les Quakers ont continué à
militer contre la guerre et pour plus de justice sociale (et à
être régulièrement arrêtés), mais ont
également plutôt bien réussi dans les affaires.
Il
y a quelques mois, la question de savoir s'il était possible
à la fois de "faire le bien et de réussir financièrement"
s'est posé à moi dans un autre contexte. Depuis des années,
je me suis demandé si les informations que nous générions
à l'Institut Worldwatch ne pouvaient pas avoir une valeur considérable,
pas seulement pour ceux qui veulent savoir quelles politiques ou quelles
pratiques permettront de mettre en place une économie durable
pour le futur, mais également pour ceux qui veulent investir
dans ce futur, placer leur argent en accord avec leur conscience.
J'ai
longtemps eu l'impression que les "bonnes industries" souffraient
d'un handicap économique dès lors qu'elles refusaient
d'exploiter la planète comme le font habituellement les industries
que nous pouvons considérer comme irresponsables. De nombreuses
entreprises génèrent des profits en exploitant un main-d'uvre
sous-payée (ou le travail d'esclaves, d'enfants, ou de femmes
non payées dans des économies parallèles), ou en
ouvrant des usines dans des pays où elles n'ont pas à
payer pour être aux normes anti-pollution. Si une entreprise refusent
de tirer profit de telles pratiques, ne risque-t-elle pas de faire beaucoup
moins de profit ?
Cependant,
à la même période, j'avais appris que l'intérêt
pour les ISR - les investissements socialement responsables - allait
grandissant. Ma question était : est-ce que les ISR peuvent rapporter
autant que, par exemple, les investissements dans le pétrole
ou les cigarettes ? Je me demandais si le fait d'investir dans des entreprises
socialement et écologiquement responsables ne devait pas en réalité
être considéré dans une certaine mesure comme un
acte de charité, une volonté calculée de sacrifier
une part du profit immédiat pour encourager un futur meilleur.
Ce qui complique la question est le fait que, contrairement à
ce que peuvent suggérer mes idéaux, les considérations
à court terme ne peuvent pas toujours être dédaignées
et considérées comme ayant une priorité morale
secondaire. Pas quand les considérations à court terme
sont, par exemple, la santé de votre famille. Ma question n'était
pas de savoir si les bonnes actions pouvaient réussir, mais si,
dans une économie de marché, le bien pouvait réussir
suffisamment pour être compétitif et commencer à
remplacer le mal.
Je
décidai de tester cette idée avec des consultants spécialisés
dans les investissements socialement et écologiquement responsables.
Est-ce que je compromettrais le bien-être de ma famille en investissant
dans des fonds ISR, ou pouvais-je obtenir de bons résultats financiers
tout en faisant quelque chose de bien ? Je voulais savoir.
Steve
Lippman, un analyste en recherche sociale chez Trillium Asset Management,
m'a répondu sans hésitations : "Il y a de nombreuses
preuves irréfutables montrant que les investissements socialement
responsables ne forcent pas les investisseurs à faire des compromis
entre leurs objectifs financiers et leurs valeurs sociales et écologiques.
L'un des fonds éthiques les plus connus, par exemple, l'index
social Domini 400, a presque toujours dépassé son index
de référence, le S&P 500, depuis sa création."
Sur 10 ans, alors que le S&P a gagné 8,54%, le Domini 400
a gagné 9,13%. Ces deux chiffres reflètent les lourdes
pertes de 2000-02, mais le fonds éthique a moins perdu.
Bob
Dunn, le PDG de Business for Social Responsibility à San
Francisco reconnaît "qu'il y a indiscutablement une opportunité
pour les petits investisseurs de concilier des objectifs financiers
et sociaux sans compromettre sérieusement aucun des deux".
Lui aussi cite l'index Domini. Mais Dunn, qui a reçu en 2002
le prix du meilleur chef d'entreprise d'Amnesty International, m'a également
dit qu'il y avait deux choses importantes à garder à l'esprit
: premièrement "il s'agit d'un domaine dans lequel la patience
est une vraie vertu. A court terme, n'importe quel investissement peu
paraître excellent ou très mauvais." Et deuxièmement
"la responsabilité d'une entreprise peut améliorer
ses performances, mais ne peut en aucun cas compenser un capital inadéquat,
de mauvais produits, un mauvais service clientèle, etc. En d'autres
termes il faut vraiment effectuer une double sélection, d'un
côté les impératifs commerciaux, et de l'autre la
responsabilité citoyenne de l'entreprise. Si la vertu est sa
propre récompense, elle ne vous aidera pas à payer pour
l'éducation de vos enfants si elle n'est pas associée
à une bonne gestion."
Jack
Robinson, président de la Winslow Management Company à
Boston, pose le problème d'un point de vue historique qui fait
réfléchir. "Les premiers à se lancer dans
les ISR étaient vraiment passionnés, et beaucoup n'étaient
pas particulièrement compétents dans le domaine de la
gestion," rappelle-t-il. "Nous nous focalisons exclusivement
sur des facteurs écologiques, car ils sont mesurables."
L'approche ciblée de Robinson semble fonctionner, puisque le
Winslow Green Growth Fund a terminé le premier trimestre
2003 en hausse de 6,3%, comparé à une baisse de 3,9% pour
l'index de croissance de référence Russel 2000.
Rona Fried, présidente de Progressive Investor Newsletter,
a souligné que le cas du Winslow Green Growth Fund n'était
pas une exception. "De nombreuses études comparatives ont
été faites entre les ISR et les fonds conventionnels"
souligne-t-elle. "Certaines études montrent que les ISR
ont un rendement légèrement meilleur. Certaines les montrent
comme ayant un rendement à peu près égal. Mais
aucune ne montre que les ISR sont un moins bon investissement."
Il
reste cependant un problème, quand il faut choisir les "bonnes"
compagnies. Parfois vous pouvez trouver une entreprise avec une politique
audacieuse et des pratiques plus responsables, puis découvrir
que cette entreprise appartient à une beaucoup plus grosse compagnie
qui continue à suivre sa politique d'exploitation habituelle.
Une entreprise d'énergie éolienne, par exemple, peut appartenir
à un conglomérat pétrolier. De plus, ce genre d'obstacle
devient de plus en plus commun, à mesure que les grosses corporations
diversifient leurs activités en investissant une partie de leur
capital dans des entreprises "vertes", souvent en rachetant
de plus petite sociétés plus progressistes. Alors, que
faire ? Rona Fried, dont la newsletter publie une liste des ISR recommandés,
confirme que ce phénomène est assez courant, étant
donné la tendance croissante à la concentration dans certains
secteurs. Elle me cita l'exemple de la société Odwalla,
qui vend des jus de fruits frais à faire rougir de honte les
producteurs de "boissons fruitées" de supermarchés,
rachetés quelques jours avant notre entretien par Coca-Cola.
La réponse de Fried à ma question fut sans concessions
: "Ces entreprises sont rayées de la liste."
En
pensant à tout cela, je réalisais que nous avions parcouru
un long chemin depuis l'époque ou les idéalistes étaient
considérés comme des gens irréalistes aux idées
imprécises alors que les hommes d'affaires étaient réalistes
et rationnels. Les économistes préoccupés par l'environnement
ont bien souligné le fait qu'une économie rationnelle
devait prendre en compte les changements dans le capital naturel de
notre planète, ce sont les industriels conventionnels qui sont
irréalistes en pensant pouvoir considérer la destruction
de l'environnement comme des externalités qui ne valaient pas
trois lignes dans un livre. Les idéalistes étaient bien
sûr des gens passionnés mais pas forcément "raisonnables".
Ils étaient, dans mon esprit, des gens comme ces femmes fouettées
en public à Douvres en Angleterre, ou brûlées vives
à Salem Massachusetts, pour avoir exprimé trop fort leur
opposition aux restrictions de la conscience individuelle - ou comme
avant elles, George Fox, le prêcheur itinérant qui savait
si bien s'attirer l'inimitié des marchands britanniques. Quand
les idéalistes ont-ils cessés d'être des fauteurs
de trouble pour devenir des investisseurs avertis dans le domaine du
développement durable ? Je me suis tourné vers le site
socialfunds.com, qui présente une chronologie de l'investissement
social. Des événements les plus récents, je suis
remonté vers les origines :
1982
: Le groupe Calvert devient le premier marché monétaire
à avoir une éthique sociale ;
1971 : Pax World Fund devient le premier fonds de placement à
proposer des investissements éthiques ;
1970 : Ralph Nader lance sa campagne contre General Motors ;
1928 : le Pioneer Fund est mis en place pour les investisseurs membres
de groupes religieux refusant d'investir dans des "péchés"
tels que l'alcool, le tabac ou les jeux d'argent ;
et ainsi de suite, jusqu'à la première date sur la frise
chronologique :
1652 : George Fox fonde les Quakers, le premier groupe d'investisseurs
à appliquer des critères sociaux à leurs investissements
basés sur leur croyance en l'égalité entre les
hommes et la non-violence.
Il
semblerait donc que l'idée selon laquelle ont peut réussir
tout en agissant de façon responsable ne soit finalement pas
du tout révolutionnaire. Le problème est que depuis plusieurs
siècle, cette idée a été systématiquement
dévalorisée comme étant "irréaliste"
par ceux qui profitent de pratiques destructrices pour l'environnement.
Mais pour d'autres qui ne doutaient pas de leurs convictions, la viabilité
d'un investissement dans le bien-être à long terme du monde,
n'a jamais été mise en cause.
