Des
enclos d'engraissement en pleine mer
traduit de World Watch
Taille 776K
Par John C. Ryan
En cette journée fraîche et brumeuse,
typique des côtes accidentées et couvertes de forêts
humides du Canada, deux événements, sans rapports l'un
avec l'autre, attirent un nombre important de membres des tribus de
la région vers la ville reculée de Bella Bella, dans une
réserve de Colombie Britannique. Le tournoi indien annuel de
basket-ball fait venir des équipes de plusieurs centaines de
kilomètres à la ronde, par ferry, bateaux de pêche,
et petits avions, dans les terres natales de la nation Heiltsuk. Le
petit gymnase de la ville se remplit de membres des différentes
tribus, applaudissant les jeunes filles Heiltsuk arpentant le terrain
décoré des peintures traditionnelles d'oiseaux-tonnerre
et de baleines, dans des shorts de sports avec "nation" imprimé
sur le derrière. Le basket-ball est l'une des principales distractions
dans cette ville isolée de 2000 habitants connaissant un taux
de chômage de 80% et un taux de suicide élevé.

Un
rassemblement plus historique se produit le même jour avec la
rencontre des chefs des nations Heiltsuk et Nuxalk face à la
mer à Ocean Falls, un village presque entièrement abandonné
au bord d'un fjord sans accès routier, à une cinquantaine
de kilomètres de Bella Bella. Mettant de côté leurs
querelles ancestrales, les chefs ont mené une petite flottille
de bateaux de pêche à Ocean Falls pour protester contre
la construction d'une écloserie pour saumons de l'atlantique
par la société norvégienne Pan Fish, la deuxième
plus grande société d'aquaculture au monde. Si elle est
mise en service, l'usine fera éclore jusqu'à 10 millions
de jeunes saumons atlantiques pour approvisionner les fermes que l'on
projette de construire sur la côte centrale reculée de
Colombie Britannique. Les tribus côtières ont fait cause
commune en refusant de laisser les élevages de saumons s'installer
sur l'ensemble de leurs territoires.
Edwin
Newman, le chef des Heiltsuks, s'est adressé au groupe des 150
manifestants sur le site de construction de l'écloserie : "nous
avons des choses en commun pour lesquelles nous devons nous battre,
nous luttons pour préserver notre mode de vie." Au milieu
des autres chefs arborant leurs plus beaux atours, manteaux traditionnels
et masques de cèdre sculpté, Newman a déclaré
: "Nous ne voulons pas d'élevages piscicoles sur la côte
centrale."
Domination
mondiale
L'aquaculture
- l'élevage du poisson, des crustacés et d'autres espèces
aquatiques - est peut-être le secteur de l'industrie alimentaire
mondiale qui croît le plus rapidement. Alors que le secteur de
la pêche en mer reste stable ou décline depuis la fin les
années quatre-vingts, et que la plupart des peuplements piscicoles
les plus importants sont considérés comme épuisés
ou en voie d'épuisement, l'aquaculture ne semble pas près
d'arrêter sa croissance phénoménale.
Entre
1985 et 2000, la production aquacole mondiale a été multipliée
par quatre pour atteindre 45 millions de tonnes. Un tiers des produits
de la mer consommés par l'homme provient de l'aquaculture. L'immense
majorité des élevages piscicoles se situe en Asie, la
plupart élèvent des poissons herbivores, comme les carpes,
dans des bassins d'eau douce. Ils représentent un apport important
dans les ressources de nourriture mondiale, et n'ont dans l'ensemble
qu'un impact écologique relativement faible. Mais une petite
partie des élevages piscicoles produit des poissons carnivores
- saumon, crevettes, truites, bars et anguilles - selon des pratiques
intensives pesant lourdement sur l'écosystème mondial.
Aucune forme d'aquaculture n'endommage autant la vie marine que l'élevage
du saumon.
Entre
1985 et 2000, la production annuelle de saumon d'élevage a été
multipliée par 16 pour atteindre plus d'un million de tonnes,
dépassant le nombre de saumons sauvages pêchés.
Les gens pêchent ce poisson, en mer ou en rivière, depuis
des millénaires. Mais maintenant, l'élevage piscicole
a remplacé la nature comme premier fournisseur mondial de saumon.
La
Norvège à été le premier pays à pratiquer
l'élevage de saumon atlantique et elle domine toujours la production
mondiale. Mais l'industrie s'est étendue aux régions côtières
souvent touchées par la crise en Australie, au Canada, au Chili,
en Écosse, aux îles Féroé, en Islande, en
Irlande, en Nouvelle-Zélande et aux États-Unis, générant
presque à chaque fois des controverses à propos de l'impact
de ces fermes flottantes. La côte centrale de Colombie Britannique,
un des rares endroits au monde où l'économie et les cultures
locales dépendent encore du saumon sauvage, se trouve au centre
d'une controverse internationale sur l'expansion des élevages.
Le
pays des saumons
Alors
que nous nous dirigeons vers la côte de Colombie Britannique dans
un Cessna cinq places, le meilleur remède contre le manque de
confort à l'intérieur du petit appareil secoué
par des vents violents est de fixer son attention sur le paysage qui
défile en dessous. On distingue à peine la limite entre
le bas plafond de nuages menaçants et le paysage tourmenté
d'îles sculptées par les glaciers et d'arêtes de
montagnes. Les quelques premiers kilomètres de fjords entourés
de forêts sont clairement visibles ; les glaciers et les étendues
enneigées à l'extrémité des fjords n'apparaissent
qu'occasionnellement sous les nuages.
De temps en temps, on peut distinguer un petit quadrillage composé
d'une douzaine de carreaux par rangée de deux, dans les eaux
abritées de la côte. Chaque quadrillage est un élevage
de saumons. Dans chaque carré, des milliers de saumons, généralement
de l'Atlantique, mais aussi parfois des espèces du Pacifique,
comme le chinook ou le coho, nagent entassés dans des filets
de 10 mètres suspendus à chaque plate-forme. Les ouvriers
dispersent les boulettes de nourriture dans les parcs flottants, et
vérifient de temps à autre l'état des poissons
et leur administrent, si nécessaire, des vaccins, des antibiotiques
et des pesticides. L'eau de mer circule librement à travers les
cages et tout ce qui est plus petit que les mailles du filet - excréments,
aliments non consommés, médicaments, micro-organismes
- passe librement à travers.
Une fois passé l'extrémité nord de l'île
de Vancouver, les signes de la civilisation - villes, cabanes, clairières,
routes de bûcherons, bateaux de pêche, élevages de
saumon - viennent de moins en moins ponctuer le paysage. La terre est
presque recouverte d'un continuel manteau vert de conifères.
Les îles sont éparpillées comme des confettis dans
les détroits et les baies. C'est la partie sud de la côte
centrale de Colombie Britannique, le point de départ du projet
d'expansion vers le nord de l'industrie aquacole.
Le
saumon d'élevage est déjà la plus importante exportation
agricole légale de Colombie Britannique, mais seulement 3 des
85 élevages piscicoles de la province se situent au nord de l'île
de Vancouver. En septembre 2002, le gouvernement libéral nouvellement
élu dans la province a levé une interdiction vieille de
sept ans sur l'installation de nouveaux élevages et a commencé
à encourager un projet visant à quadrupler la production
de saumons sur les dix prochaines années. Comme les fermes du
tiers sud de la province sont surpeuplées et sujettes à
des épidémies, l'industrie a des vues sur la côte
centrale, le territoire de tribus comme les Heiltsuks.

La
promesse de nouveaux emplois a créé des divisions au sein
des communautés autochtones touchées par la crise. La
nation Kitasoo, au nord du territoire des Heiltsuks, a autorisé
la construction d'un élevage de saumons près d'Arthur
Island, dans une zone utilisée aussi par les Heiltsuks. Une épidémie
virale a forcé cette ferme à tuer tout ses saumons, et
le virus s'est peut-être transmis aux saumons sauvages et aux
harengs, deux espèces représentant d'importantes sources
de nourriture locale.
"Tout
le monde a besoin d'un emploi," reconnaît Philip Hogan, du
programme de pêche Heiltsuks "mais l'aquaculture menace l'économie
que nous avons déjà."
Le
territoire Heiltsuk est l'un des endroits les plus pluvieux de la planète
- les écologistes nomment le climat de cette zone "hyper-océanique
très humide". Les forêts de cèdres et de ciguës
qui poussent au bord de l'eau dépendent non seulement des précipitations
abondantes mais aussi des nutriments amenés de la mer par les
saumons. Bien qu'il passe la majeure partie de sa vie en mer, un saumon
retourne toujours finir ses jours dans le cours d'eau dans lequel il
est né. En remontant le courant, il apporte des nutriments et
des protéines océaniques sur la côte, qui bénéficient
à la fois aux communautés humaines et naturelles. Des
scientifiques en Alaska ont déterminé que les forêts
près des cours d'eau où nageaient des saumons en bonne
santé tiraient un sixième de leur consommation d'azote,
une substance nutritive clé, des carcasses de saumons en décomposition.
Le chef des Snuxyaltwas, Nuxalk, affirme ainsi : "Tous nos frères
et surs, des gens d'autres races, l'ours, l'aigle, ou le corbeau
ou quiconque - nous avons tous besoin du saumon pour survivre."
A
l'époque pré coloniale, les saumons étaient si
abondants le long des côtes du Pacifique Nord entre la Californie
du Nord et l'Alaska, que cette région était la plus densément
peuplée et peut-être la plus riche d'Amérique du
Nord. Pendant des siècles, les tribus de pêcheurs du nord-ouest
comme les Heiltsuks ont pris plus de saumon que les flottes de la fin
du vingtième siècle. Quand l'expédition de Lewis
et Clark a découvert pour la première fois la rivière
Columbia remplie de saumons, William Clark, explorateur expérimenté,
s'est émerveillé, "une telle multitude de poissons
est presque inconcevable."
Même
au début du vingtième siècle, le saumon était
si abondant et si bon marché qu'il constituait le seul aliment
riche en protéines que beaucoup de familles américaines
pouvaient se payer pendant la grande dépression. Mais au fur
et à mesure que la sur-pêche, puis ensuite la destruction
de son habitat et la construction de barrages, ont décimé
les populations de saumons, ce poisson est devenu un mets de luxe que
la plupart des gens ne mangent que dans les grandes occasions.
Alors
que l'Atlantique ne compte qu'une espèce de saumon, comparé
au Pacifique qui en compte six, les deux océans ont connu la
même histoire d'abondance dilapidée. Autrefois, on pouvait
trouver des saumons atlantiques en très grand nombre dans les
rivières, du Portugal au Connecticut. Mais la pêche intensive
associée à la destruction de leur habitat ont réduit
leur population de plus de 90% et les ont fait disparaître de
six pays d'Europe du sud, et du sud de la Nouvelle Angleterre. Par contre,
la production de saumons d'élevage dans l'Atlantique Nord est
de 600.000 tonnes par an - 300 fois plus que le nombre de saumons sauvages
pêchés.
L'aquaculture
a ramené le saumon au rang des aliments communs - à tel
point que Helge Midttun, le PDG de la société norvégienne
Fjord Seafood Group, l'une des plus importantes dans le domaine de l'aquaculture,
a déclaré à Intrafish, le bulletin d'information
de l'industrie : "Le saumon est peut-être la source de protéines
la moins cher du marché ." Mais la transformation du saumon
d'un mets saisonnier raffiné en un produit bon marché
a un prix.
Eaux
troubles
Comme
les fermes industrielles sur terre, les élevages modernes de
saumons demandent de grandes quantités d'énergie et de
matières premières pour produire de la nourriture et des
polluants en quantités industrielles. Comme les poulets ou les
porcs, les saumons produisent une quantité prodigieuse de déchets.
Sur les nutriments présents dans la nourriture pour poisson,
un quart seulement reste dans l'organisme du poisson ; le reste est
rejeté dans la mer ou finit dans les sédiments. Dans la
mer, un excès de nutriments peut entraîner le développement
d'algues nuisibles et peut finalement priver l'eau d'oxygène.
En Écosse, le WWF a estimé que les saumons d'élevages
produisaient cinq fois plus d'azote que la population de Glasgow. Les
saumons d'élevage écossais excrètent presque deux
fois plus de phosphore que les écossais eux-mêmes. Les
élevages de saumons du Chili, concentrés dans la dixième
région du pays, produisent plusieurs fois plus d'azote que la
population humaine de cette région.
Quand
les excréments, la nourriture non consommée et les autres
déchets organiques vont se déposer sur le fond océanique
sous les filets à saumon, ils peuvent réduire la faune
locale à quelques espèces de petits vers. Heureusement,
les plus graves dommages causés par les nutriments sont généralement
limités à la zone située juste en dessous des parcs
et peuvent être inversés si la production de déchets
est réduite. Les impacts plus durables viennent des médicaments,
des micro-organismes et des poissons qui s'échappent des filets.
Les maladies infectieuses sont l'un des fléaux de l'industrie
de l'élevage piscicole, et lui coûtent des centaines de
millions de dollars par an. Les poissons entassés dans les enclos
de filets sont sujets à des épidémies de maladies
virales et bactériennes et victimes de parasites comme les poux
marins. Dans la mesure ou les maladies peuvent se transmettre comme
une traînée de poudre entre les fermes, les épidémies
forcent souvent les gérants d'élevages à tuer tous
leurs poissons, à les enterrer, et à stériliser
soigneusement tous les filets, les bateaux et les équipements.
Des épidémies d'anémie dans le Maine et le New-Brunswick
voisin ont tué environ 5 millions de poissons d'élevage
ces deux dernières années. Les maladies ont tué
10 millions de saumons d'élevage en Norvège pour la seule
année 2001.
Les
établissements piscicoles sont souvent situés le long
des routes migratoires des saumons sauvages ; ces pourquoi les maladies
se transmettent facilement entre poissons d'élevages et poissons
sauvages. Des épidémies de poux marins dévastatrices
chez les saumons sauvages - avec un taux de mortalité allant
jusqu'à 98% - en Colombie Britannique, en Écosse et en
Norvège, ont été causées par des épidémies
dans les élevages densément peuplés des environs.
Certaines maladies peuvent même se transmettre à d'autres
espèces sauvages, parmi lesquelles le turbot, le flétan
et la truite de mer.
Alors
que les élevages européens ont réussi à
développer des vaccins pour certaines maladies, réduisant
grandement leur utilisation d'antibiotiques, de nombreux élevages
piscicoles dépendent encore grandement de l'utilisation massive
de pesticides et d'antibiotiques. Une large proportion de ces produits
finit par se retrouver dans l'environnement. Les éleveurs chiliens
utilisent jusqu'à 500 tonnes d'antibiotiques par an, soit 75
fois plus que les éleveurs norvégiens. Quand ils sont
utilisés sans discernement, les antibiotiques peuvent créer
des bactéries résistantes. Des rapports récents
ont suggéré que la résistance aux antibiotiques
pouvait se répandre au niveau mondial en quelques années
; il est possible que les bactéries soient transportées
dans le ballast des bateaux. De leur côté, les pesticides
utilisés pour combattre les poux marins, de minuscules crustacés,
inquiètent particulièrement les producteurs d'autres crustacés
comme les homards, les crabes et les crevettes.
Fugitifs
Les
saumons qui parviennent à s'échapper inquiètent
les biologistes plus que tous les autres impacts locaux de l'élevage.
Avec des filets pour seuls murs, l'élevage de saumon typique
est vulnérable tant par son peu de résistance aux ravages
causés par les tempêtes et les prédateurs que par
sa sensibilité à l'eau salée et aux rayons ultraviolets.
Tant que les saumons ne seront pas élevés à terre,
dans des réservoirs d'eau salée, les fuites vers la mer
seront inévitables. Bien que les saumons d'élevages soient
moins adaptés à la survie dans la nature, le simple nombre
de saumons qui s'échappent peut leur permettre de dépasser
le nombre de saumons sauvages.
Pour
l'Atlantique, seule la Norvège publie une estimation du nombre
de saumons échappés. D'après le Bureau de gestion
de la nature norvégien, au moins 500.000 saumons s'échappent
chaque année des élevages du pays, écrasant le
nombre de saumons sauvages (100.000 à 250.000) que l'on estime
rester dans les eaux norvégiennes. Un demi-million de poissons
s'est échappé en un seul incident aux îles Féroé
l'année dernière. Les saumons s'échappent de leurs
filets depuis de si nombreuses années dans certains pays d'Europe
que l'on estime la proportion du saumon d'élevage à plus
de la moitié dans certaines rivières irlandaises et à
près de 90% dans certaines rivières norvégiennes.
En
réalité, on ne connaît tout simplement pas le nombre
de saumons qui s'échappent - les jeunes saumons sont mesurés
au poids, pas au nombre, les éleveurs ne savent donc pas exactement
combien de poissons sont censés se trouver dans les parcs, et
il n'y a que peu de rivières où l'on enquête sur
la présence de saumons échappés. En Colombie Britannique,
aucun cours d'eau n'a été observé pour détecter
la présence de saumons du Pacifique, qui représentent
là-bas un danger beaucoup plus grand que les saumons de l'Atlantique.
Les deux sortes de saumons peuvent propager des maladies et rivaliser
avec les espèces sauvages pour l'habitat et la nourriture. Mais
les saumons d'élevage du Pacifique peuvent facilement se reproduire
avec les membres sauvages de leur espèce et faire dégénérer
leur patrimoine génétique ; il n'y a apparemment pas de
croisements entre les espèces du Pacifique et de l'Atlantique.
L'État
de l'Alaska a interdit les élevages piscicoles en 1990 pour protéger
sa faune locale des maladies, de la pollution et des espèces
envahissantes qu'ils peuvent apporter. Cependant d'après le département
de la chasse et de la pêche d'Alaska, à peu près
700 saumons de l'Atlantique sont pêchés chaque année
au large des côtes de l'état. La plupart sont pris près
de la frontière avec la Colombie Britannique, mais certains ont
été trouvés à plus de 1600 kilomètres
au nord-ouest dans le détroit du Prince William et même
à proximité des îles Aléoutiennes. On a également
pêché des saumons de l'Atlantique qui remontaient les rivières
de l'État de Washington, de Colombie Britannique et d'Alaska,
et un petit nombre de jeunes saumons, nés dans la nature, ont
été découverts dans trois rivières de l'île
de Vancouver, parmi lesquelles la peut-être bien nommée
rivière Adam et Eve.
Perte
nette
Les
impacts écologiques de l'aquaculture seraient peut-être
moins problématiques s'ils étaient le prix à payer
pour fournir une source de protéines saine à un monde
affamé ou pour réduire l'impact de la sur-pêche
sur les océans du globe. Mais l'élevage du saumon pèse
plus lourd sur les populations mondiales de poissons et leurs capacités
de subvenir aux besoins humains.
Se situant près du haut de la chaîne alimentaire, les saumons
- aussi bien sauvages que d'élevage - engloutissent des quantités
prodigieuses de plus petits poissons. Dans la nature, si une population
de saumon épuise ses ressources, elle va elle-même commencer
à diminuer. Dans un élevage, la nourriture des saumons
peut provenir de n'importe quel endroit de la planète, il y donc
peu de freins immédiats à la surconsommation.
Les saumons d'élevage sont nourris de boulettes de nourriture
composées essentiellement de farines et d'huiles de poisson,
qui sont obtenues en broyant de petits poissons argentés se déplaçant
en bancs comme les anchois, les maquereaux, les harengs et les capelans.
Il faut environ 5 tonnes de ces poissons pour obtenir une tonne de farine,
et environ 10 tonnes pour une tonne d'huile. Pour chaque tonne de saumon
produite par un élevage, on doit donc pêcher 3 à
4 tonnes en mer. Daniel Pauly, un biologiste marin de l'université
de Colombie Britannique, se moque des arguments du genre "nous
aidons à nourrir la planète" avancés par les
éleveurs de saumons : "Est ce que les Angolais - après
avoir cédé les droits sur leurs derniers poissons à
des flottes étrangère - vont se mettre à importer
du saumon fumé ? C'est absurde !"
La
majorité de ces poissons utilisés pour nourrir les saumons
vient soit des côtes du Pacifique du Chili et du Pérou
ou de l'Atlantique du nord-est, et ces peuplements piscicoles sont en
sérieuse voie d'épuisement. Sur les 15 dernières
années, la sur-pêche du pilchard au large de l'Amérique
du Sud a réduit les populations de cette espèce de 99%.
En Mer du Nord, la pêche au merlan bleu austral, également
beaucoup utilisé dans la fabrication de nourriture pour poissons,
reste deux fois supérieure au niveau recommandé par les
scientifiques marins, et est presque certaine de s'effondrer bientôt.
Seuls
certains des petits poissons pleins d'arêtes utilisés dans
la nourriture pour poissons peuvent être consommés par
l'homme, mais ils sont tous des proies autant pour les oiseaux et les
mammifères marins que pour les plus grosses espèces de
poissons comme le cabillaud, qui elles sont consommées par l'homme.
La sur-pêche des petits poissons a un grand nombre d'effets sur
l'écosystème et peut affecter l'homme à la fois
directement et indirectement. Le merlan par exemple est une proie importante
pour le dauphin pilote, l'aiglefin et le cabillaud ; sa disparition
rendra difficile le repeuplement des stocks de cabillauds victimes de
la sur-pêche. Les usines de farines de poisson ont fait de la
ville de Chimbote sur la côte chilienne la troisième ville
la plus polluée du pays, et les déchets nocifs rejetés
dans l'air et dans l'eau ont réduit l'espérance de vie
de ses habitants de 10 ans par rapport à la moyenne nationale.
Un
tiers de la pêche mondiale est transformée en farine de
poisson, et un tiers de ces farines de poisson est utilisé pour
l'aquaculture, les élevages de saumons en tête. Alors que
le gros de la pêche industrielle sert à nourrir le bétail,
le poisson ne représente que 3% de l'alimentation d'un poulet
ou d'un cochon. Et la proportion qui va aux élevages de saumons
augmente rapidement. Les élevages de saumons et de truites à
eux seuls consomment plus de la moitié de la production mondiale
d'huile de poisson.
Les
flottes qui parcourent les océans du monde pour pêcher
les poissons destinés à l'industrie consomment également
une grande quantité d'énergie, encore plus que celles
qui pêchent le saumon sauvage. Peter Tyedmers, de l'université
de Dalhousie en Nouvelle-Écosse, a calculé que pour chaque
kilo de saumon d'élevage produit, on consommait 2,5 à
5 litres de diesel ou d'autre carburants. Comme l'a fait remarquer William
Rees, de l'université de Colombie Britannique : "L'industrie
de l'élevage de saumon dépense de grandes quantités
de combustibles fossiles coûteux et de plus en plus rares pour
faire ce que les saumons sauvages font gratuitement, comme aller chercher
leur nourriture en mer."
La
protection des océans ?
Même
si les ravages de l'aquaculture sont bien connus, les gouvernements
des régions d'élevage sont tellement attirés par
la perspective de devises fortes et d'emplois côtiers qu'ils promeuvent
l'industrie aquacole avec beaucoup plus de zèle qu'ils ne la
contrôlent.
En
mai, un juge fédéral des États-Unis a réprimandé
les autorités du Maine pour leur "hibernation en matière
de règlement" et a imposé un certain nombre de mesures
visant à sauvegarder l'environnement, parmi lesquelles une interdiction
aux deux plus grands élevages de saumons de l'État concernant
l'utilisation de variétés en provenance de l'atlantique.
Le même mois, la commission nationale de l'environnement du Chili
a signé un accord avec l'association des producteurs de saumons
chilien laissant en grande partie à l'industrie le soin de s'autoréguler.
"Avec cet accord nous faisons simplement confiance aux participants
[dans l'industrie]," a déclaré Patricio Vallespin,
l'administrateur de la dixième région à Intrafish.
"La méfiance est très coûteuse pour le Chili,
on ne peut pas - comme a été parfois suggéré
- avoir une armée de gens pour tout superviser et inspecter."
Le saumon représente 80% des exportations de la dixième
région et 5% des exportations totales du Chili.
L'attitude
de Vallespin semble la norme internationale. Une étude menée
par l'Atlantic Salmon Federation et le WWF sur la mise en pratique
des engagements de sept pays pour protéger les saumons sauvages
de l'Atlantique nord des effets de la piscicultures a révélé
des progrès variables. Mais les pays ont obtenu une moyenne générale
de 2 sur 10.
En
Colombie Britannique, le Ministre de l'agriculture, de l'alimentation
et de la pêche, John Van Dongen, qui est à l'origine de
la campagne pour encourager l'aquaculture dans la région, a été
forcé de démissionner en janvier 2002 après l'annonce
de l'ouverture d'une enquête criminelle sur d'éventuelles
informations confidentielles qu'il aurait transmises à une société
d'élevage de saumons. Les Heiltsuks ont entamé des poursuites
judiciaires contre le gouvernement de Colombie Britannique et Panfish
pour stopper la construction de l'écloserie sur leurs territoires
souverains, et ont organisé des manifestations pour attirer l'attention
internationale. Avec les militants écologistes locaux, ils espèrent
que la pression internationale aidera à convaincre les décideurs
récalcitrants et les multinationales qui dominent l'élevage
du saumon de changer leurs comportements.
"Nous
n'avons pas le même genre de législations, de politiques
forestières ou de loi sur les espèces menacées
que celles en vigueur aux États-Unis," fait remarquer le
directeur de la Rainforest Conservation Society, Ian McAllister. "Ce
que nous avons appris au Canada, c'est que notre seul recours est l'opinion
internationale - et l'éducation des acheteurs comme Costco ou
Fred Meyers à travers le monde." La majeure partie de la
production canadienne de saumons d'élevage est vendue aux États-Unis,
surtout dans des chaînes comme Costco, qui vend 300 tonnes de
saumon par semaine.
Des
militants travaillent d'arrache, pied pour convaincre les consommateurs
que le saumon d'élevage, avec ses colorants artificiels, ses
niveaux de pesticides et d'antibiotiques possiblement plus élevés
et ses graisses saturées, n'est pas bon pour leur santé,
une allégation que les représentants de l'industrie piscicole
nient vigoureusement. Ces derniers maintiennent, avec un certain nombre
de preuves à l'appui, que le saumon d'élevage est une
bien meilleure source de protéines et d'acide gras oméga-3,
bénéfiques pour la santé, que la viande et d'autres
sortes de poissons comme le thon, qui peut être sérieusement
contaminé au mercure.
Un
rapport du département de la chasse et de la pêche d'Alaska
révèle l'opposition que suscite le saumon d'élevage
au pays du saumon sauvage : "Nous réalisons," admet
le rapport à contre-cur, "que la fermeture de tout
les élevages de saumons de Colombie Britannique n'est simplement
pas possible." Au lieu de cela, le département suggère
que son voisin du sud ne permette pas la construction de piscicultures
supplémentaires en mer, et qu'à chaque fois qu'un élevage
fait faillite dans le secteur instable de l'aquaculture, son site soit
fermé de façon permanente.
En
dépit des espoirs de ses plus ardents détracteurs, l'élevage
du saumon, comme l'aquaculture en général, n'est pas près
de disparaître. Cependant, l'industrie a, selon ses propre termes,
de sérieux problèmes. "Nous devons maintenant faire
face aux conséquences d'une croissance incontrôlée,"
a déclaré Alte Eide, l'un des cadres supérieurs
de Panfish à Intrafish en juin. "La production doit être
diminuée, et aussi tôt que possible si l'on ne veut pas
que le secteur s'écroule complètement." Il ne faisait
pas allusion aux conséquences écologiques mais à
la situation financière précaire du secteur. Le marché
mondial est inondé d'élevages, ce qui a provoqué
une chute des prix ces dernières années. De nombreuses
sociétés d'élevage de saumons perdent de l'argent
ou font faillite et veulent se diversifier en élevant d'autres
espèces carnivores comme le cabillaud ou le flétan. La
concurrence - les pêcheurs de saumons sauvages - a aussi été
touchée par la surabondance des saumons d'élevage. Mais
étant donné l'impact de l'élevage au niveau mondial,
la déclaration d'Eide pourrait aussi ne pas être très
éloignée d'un point de vue écologiste.
A
son crédit, l'industrie de l'élevage de saumons a pris
des mesures pour réduire son impact écologique. A la place
des pesticides, l'Islande et la Norvège utilisent maintenant
des millions de pourceaux - "des nettoyeurs de poissons" -
pour arracher les poux des poissons. D'après la British Ecological
Society, les pertes en nourriture des élevages de saumons
pouvaient s'élever à leurs débuts jusqu'à
20%, mais aujourd'hui, les fermes bien gérées perdent
moins de 5% d'une nourriture de plus en plus cher. "Nous surveillons
la quantité de nourriture donnée aux poissons grâce
à des caméras sous-marines, la proportion de nourriture
perdue ou la suralimentation sont alors quasi nulles" explique
Mary Ellen Walling, directrice de l'Association des éleveurs
de saumons de Colombie Britannique.
Cependant
l'expansion phénoménale du secteur a submergé ses
progrès en efficacité. Les autorités norvégiennes
ont réussi à diviser par deux la proportion de saumons
s'échappant des élevages du pays, mais dans le même
temps, la production a à peu près doublé, ce qui
veut dire que le nombre de poissons échappés est resté
le même.
La
réduction de la production, peut-être en accord avec la
vision du Département de la chasse et de la pêche d'Alaska,
ferait augmenter les prix du saumon ; cela permettrait de faire revivre
les communautés de pêcheurs et rendrait abordables les
réformes nécessaires pour l'aquaculture. Malgré
leur prix, les élevages piscicoles dans des réservoirs
d'eau salée sur la terre ferme sont la seule option pour empêcher
les poissons, les maladies, et la pollution, de se répandre dans
les eaux côtières.
Quoi
qu'il arrive au niveau mondial, les Heiltsuks et les Nuxalks sont déterminés
à refuser l'implantation d'élevages dans leur petite partie
du Pacifique. A la manifestation d'Ocean Falls, Gary Hautsie, un pêcheur
Heiltsuk, a déclaré à la foule qu'il était
abasourdi par l'acceptation des élevages piscicoles par les autorités
canadiennes : "Pourquoi sont-ils si déterminés à
faire les mêmes erreurs que les autres pays avec l'élevage
piscicole ?" Il a aussi résumé clairement la position
des Heiltsuks : "Les Heiltsuks ne tolèreront pas de saumons
de l'atlantique sur leur territoire. Nous ne tolèrerons aucune
espèce d'élevage. Notre communauté connaît
un taux de chômage de 80%, mais nous avons choisi de ne pas payer
le prix de l'élevage de poissons de Atlantique"
John
C. Ryan, journaliste indépendant est un ancien chercheur
de Worldwatch. Il habite Seattle.
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Saumon modifié
Il
n'y a encore pas de saumons génétiquement modifiés
sur le marché actuellement, mais Aqua Bounty, une firme
de biotechnologie de Waltham, Massachusetts, a demandé
l'approbation de la Food and Drug Administration (agence américaine
chargée de veiller à la sécurité des
aliments et des médicaments) pour produire du saumon Atlantique
GM dont la croissance est 5 fois supérieure à celle
d'un saumon ordinaire. La société affirme que son
saumon mange 10 à 25% moins qu'un saumon d'élevage
ordinaire et peut aider à réduire les besoins en
nourriture de l'aquaculture. La FDA a donné son accord,
et ce super-poisson pourrait apparaître sur le marché
d'ici 2004.
Une
commission de chercheurs de l'Académie Nationale des Sciences
américaine s'est récemment déclaré
"modérément" inquiète à
propos des effets du poisson génétiquement modifié
sur la santé humaine - ils craignaient de possible réactions
allergiques des consommateurs à cause de certaine protéines
introduites. La commission était beaucoup plus inquiète
à propos des nombreux effets écologiques que pourrait
avoir un poisson à la croissance accélérée
s'il s'échappait dans la nature. Avec une croissance aussi
rapide, de tels poissons pourraient rapidement dépasser
les saumons sauvages, même s' ils sont moins aptes à
survivre à long terme.
Partageant
ces inquiétudes, les états de Washington et de l'Oregon
ont interdit les poissons génétiquement modifiés
pour protéger les espèces locales. Les pêcheurs
de la côte ouest poussent la Californie à faire de
même. "Apparemment, on ne peut pas contenir le maïs
ou le blé génétiquement modifiés.
Alors qu'arrivera-t-il quand ces poissons s'échapperont
dans la nature ?" demande Zeke Grader de la Fédération
des associations de pêcheurs du Pacifique.
Une
grande partie de l'industrie de l'aquaculture elle-même,
dont la Fédération des producteurs aquacoles européens,
est contre l'utilisation d'une technologie aussi controversée.
Struan Stevenson, représentant écossais au Parlement
européen et supporter de longue date de l'aquaculture,
s'oppose à l'introduction de poissons génétiquement
modifiés, arguant que cela provoquera une chute de la demande
des consommateurs. "L'opinion publique est contre les OGM,"
a déclaré Stevenson, "et qu'elle ait raison
ou tort, nous devons écouter l'opinion publique. Ce sont
nos clients."
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