Un
passé rouge. Un futur vert ?
traduit de World Watch
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Le développement durable en Ukraine et dans les pays post-communistes
Par Viktor Vovk et Thomas Prugh
L'explosion provoquée par du méthane
qui ravagea la mine de charbon de Gaegova en octobre dernier ajouta
sept noms à la liste des mineurs ukrainiens tués dans
des accidents depuis 1991. La presse a rapporté qu'ils étaient
morts étouffés ou écrasés sous des tonnes
de charbon. D'autres mineurs furent blessés ou empoisonnés.
Bien que de tels incidents se produisent tous les quelques jours, ils
ne représentent que la face visible du drame minier : comme c'est
le cas dans de nombreux pays riches en charbon, les mineurs ukrainiens
souffrent d'une niveau très troublant de maladie des bronches
et d'autres maladies qui réduisent et dégradent leur vie.
Être
mineur est un métier dangereux, et le coût humain de cette
activité se lit sans peine dans les visages noircis et creusés
par la fatigue des mineurs. Mais d'autres coûts existent. L'industrie
croule sous les dettes, elle perd beaucoup d'argent et n'est maintenue
en vie que grâce aux 2.3 milliards de dollars de subventions par
année du gouvernement. La plupart des mines sont obsolètes
et inefficaces, et les acheteurs intéressés sont rares.
Fermer les mines pour faire des économies est une décision
politique difficile où que cela soit, mais dans une Ukraine politiquement
instable - où 450'000 Ukrainiens travaillent encore dans le secteur
minier et n'ont guère d'autres perspectives, et où la
production économique, bien qu'en hausse, demeure sous les niveaux
précédant l'indépendance - fermer les mines est
presque impossible.
Le
dilemme de l'industrie minière ukrainienne reflète une
réalité générale : à l'instar de
la plupart des pays qui formaient jadis le bloc soviétique (aussi
bien les " républiques " que les pays clients), l'Ukraine
se débat avec une transition violente et inévitable, qui
l'éloigne du socialisme d'État. La plupart des gens vivant
dans ces 27 pays post-communistes d'Europe centrale et de l'Est (CEE)
et de l'ex-Union soviétique (FUS) célébrèrent
la chute du communisme. Mais une fois apaisée l'euphorie de voir
le mur abattu à la masse, et les statues de Lénine jetées
à terre, ils découvrirent un héritage brutal de
corruption, une économie ruinée, et une dévastation
environnementale colossale. Par ailleurs, des générations
de contrôle oppressant de l'État et de bureaucratisation,
ont fait naître un sentiment très partagé d'impuissance,
de méfiance des institutions et d'apathie.

Dans
ces circonstances, il peut sembler futile de parler de développement
durable. Mais en réalité c'est peut-être indispensable.
Les gens vivant dans les nations post-communistes en transition ont
placé de grands espoirs dans leur transition vers la démocratie
et vers l'économie de marché, et ont cru que cette transformation
créerait rapidement une vie meilleure. Trop souvent, ils ont
vu ces espoirs écrasés. Les politiques actuelles ont peu
de chances de même rétablir les anciens niveaux de vie,
et encore moins de les faire augmenter. Les pays post-communistes ont
besoin d'une perspective offrant un avenir radieux - pas seulement meilleur
que ce présent troublé, mais meilleur que tout ce à
quoi le cours des choses peut mener. Une société durable
pourrait répondre à une telle aspiration, et les soubresauts
de la transition en cours offrent une opportunité de façonner
les espoirs, et orienter ainsi le développement vers la durabilité.

Plusieurs
des problèmes que connaissent dans les pays post-communistes
peuvent être observés dans l'expérience ukrainienne.
Pour comprendre ce qui se passe en Ukraine, il est utile de revenir
à son histoire : la manière dont ces pays sont arrivés
là où ils sont, les raisons pour lesquelles les politiques
de développement durable pourraient les faire avancer ne peuvent
être comprises sans un regard en arrière sur l'Union soviétique,
et sur les politiques que le gouvernement soviétique infligea
à sa propre population et à l'environnement.
Le
développement à la mode soviétique
Dans
le " débat de cuisine " en 1959 entre le Président
américain Richard Nixon et le Premier secrétaire de l'Union
soviétique Nikita Khrouchtchev, Nixon, dans une déclaration
mémorable, dit à Khrouchtchev que si les missiles russes
étaient plus puissants que les missiles américains, "
il y a des domaines pour lesquels nous sommes devant vous - pour les
téléviseurs couleurs, par exemple ".
Cette
épisode reflète une différence fondamentale entre
les deux rivaux de la guerre froide : la politique économique
soviétique n'accordait quasiment aucune attention aux consommateurs.
Son but était la domination militaire et idéologique planétaire,
et dans l'esprit des planificateurs, cet objectif exigeait de donner
la primauté à l'industrie lourde, et non aux téléviseurs
ou aux équipements stéréo. Résultat, lors
de la chute du système dans son entier à la fin des années
quatre-vingts, la capacité de production d'acier dépassait
celle des États-Unis de près de 80% (160 millions de tonnes
métriques par année, contre 90 millions), même si
l'économie soviétique était huit fois moins importante.
Cette
approche, centrée exclusivement sur la production de l'industrie
lourde, s'accompagnait d'une exploitation impitoyable des ressources
naturelles, qui étaient jugées sans limites, dénuée
de toute valeur propre, et complètement au service du développement.
Un élément de cette politique était constitué
de subsides importants aux énergies, ce qui maintenait leur prix
au quart de leur prix réel. Couplés avec des technologies
dépassées, ces subsides menaient les firmes et les entreprises
à utiliser abondamment l'énergie. Dans certains secteurs,
l'intensité énergétique de la production (l'énergie
utilisée par unité produite) était 10 fois plus
élevée qu'à l'Ouest.
Ces
facteurs se sont combinés pour provoquer dans les pays sous domination
ou influence soviétique les pires problèmes environnementaux.
À la fin des années quatre-vingts, la pollution de l'air
et de l'eau dans ces pays était bien pire que dans les pays plus
riches avoisinant à l'Ouest, et bien plus grave que dans des
pays avec des revenus comparables, ailleurs dans le monde. De vastes
régions de l'Union soviétique et de l'Europe de l'Est
devinrent lourdement contaminées, la santé publique connut
un déclin, et de nombreuses réserves de combustibles fossiles
et de minéraux furent épuisées. Par exemple, en
1997, un rapport cité par le US National Intelligence Council
estime que les émissions des principaux polluants dans les pays
sous influence soviétique en 1990 étaient plusieurs fois
supérieures qu'en Europe de l'Ouest (voir tableau). Le taux de
maladies respiratoires qui en résulta dans ces pays au début
des années 1990 était vingt fois supérieur à
celui constaté en Amérique du Nord. Les pertes économiques
liées à une mauvaise santé et à une productivité
plus faible étaient évaluées entre 2 et 11% du
PNB, contre un taux entre 1 et 2% à l'Ouest.
Comme
ces exemples le suggèrent, la philosophie de développement
soviétique était suicidaire. Certains analystes estiment
que l'escalade militaire du Président Ronald Reagan dans les
années quatre-vingts poussèrent dans le précipice
un système soviétique qui souffrait de ces pesanteurs.
Mais une explication plus nuancée défend l'idée
que l'approche économique soviétique dans son entier -
inflexible, défavorable à l'évaluation, hiérarchique
- était complètement inappropriée au développement
à long terme. Le système a fonctionné lorsqu'il
s'agissait d'atteindre des objectifs industriels traditionnels, mais
fut incapable d'affronter le savoir post-industriel, et l'économie
des services, du début des années soixante-dix. La nouvelle
économie exigeait une efficacité énergétique
et matérielle, une gestion informatique à la hauteur des
télécommunications développées, une gestion
des déchets et du recyclage, et d'autres technologies modernes
- autant d'exigences étrangères à un système
qui excelle à atteindre des quotas d'acier (avec des technologies
du 19e siècle) et à produire de la pollution.
Le
système communiste était également incompatible
avec les besoins en capital humain nécessaires à la nouvelle
économie. Les dirigeants soviétiques pouvaient mobiliser
des millions de personnes pour des tâches héroïques,
comme ils le démontrèrent lors de la Deuxième Guerre
mondiale par le démantèlement complet d'usines et leur
remontage des centaines de kilomètres plus loin, hors d'atteinte
des bombardiers nazis. Mais le jeu économique qui se dessinait
dans les années soixante-dix exigeait une production qui encourageait
et récompensait le rêve, la prise de risques et l'expérimentation.
Incapable de se transformer, la société industrielle communiste
se retrouva rapidement avec un potentiel industriel épuisé.
Cris
et chuchotements des dissidents
L'essentiel
du tissu industriel soviétique s'est développé
durant le régime de Joseph Staline, qui dirigea le pays de la
fin des années vingt à sa mort en 1953. Des millions de
personnes moururent lors des purges de Staline et par les effets du
modèle de collectivisation qu'il mit en place. Il n'est guère
étonnant que toute critique - de quelque nature y compris celles
portants sur les dommages à l'environnement - ait été
passée sous silence.
Peu
après avoir succédé à Staline, Nikita Khrouchtchev
prononça son "discours secret" à la vingtième
conférence du parti communiste, assommant les membres du parti
en dénonçant les brutalités de Staline. Une brève
" détente " culturelle et politique s'ensuivit. Le
Docteur Jivago de Boris Pasternak, Une journée d'Ivan
Denissovitch, d'Alexandre Soljenitsyne, et d'autres créations
littéraires importantes furent publiées entre 1956 et
1963. Durant cette période de relative détente, le principe
d'un développement basé sur " la nature au bénéfice
du communisme " commença à être interrogé.
Pourtant il fallu attendre de nombreuses années pour que des
protestations sérieuses concernant l'environnement émergent.
La
catastrophe de Tchernobyl a contribué à l'émergence
de la contestation. En avril 1986, les techniciens de la centrale nucléaire
de Tchernobyl, au nord de Kiev, arrêtèrent de manière
illégale les systèmes de secours, tout en effectuant un
test non autorisé du réacteur numéro 4. Une série
d'erreurs provoqua l'emballement de la réaction en chaîne
et la perte de son contrôle. Les explosions et l'incendie qui
en résultèrent dégagèrent huit tonnes de
matériaux radioactifs qui furent transportées par les
vents en Ukraine, en Russie et en Biélorussie voisines et aussi
loin que la France et la Scandinavie. Au moins 30 personnes sur le site
du réacteur décédèrent immédiatement
ou dans les jours qui suivirent. Selon un rapport des Nations unies,
les effets à plus long terme incluent, au minimum, une augmentation
importante des cancers de la thyroïde parmi les enfants et les
adolescents. Le nombre de victimes a été indéniablement
accru par la tentative initiale du gouvernement soviétique de
cacher l'accident, ce qui retarda les mesures d'évacuation. Une
superficie estimée à 150'000 kilomètres carrés
en Russie, en Biélorussie et en Ukraine subirent une contamination
significative.
L'accident
se produisit alors que le Président de l'Union soviétique
Michael Gorbatchev tentait de libéraliser, par la perestroïka
("reconstruction") et la glasnost ("transparence")
un système soviétique en train de couler. Tchernobyl et
le nouveau climat de réformes furent à l'origine d'intenses
débats autour des enjeux environnementaux, avec quelques résultats.
Au début de l'année 1987, les autorités soviétiques
publièrent un certain nombre de règlements environnementaux
et entreprirent de dé-classifier des informations sensibles sur
l'environnement. Ainsi, la conscience et le mouvement environnemental
se développèrent rapidement, et devinrent des forces importantes
du changement social.
Alors
que le lien entre la destruction de l'environnement, les problèmes
de santé et les politiques du régime devenaient évidentes,
une opposition politique massive commença à s'exprimer
par des démonstrations publiques. Les premières campagnes
environnementales cohérentes, attisées par une phobie
des radiations et une méfiance croissante envers les autorités,
étaient des campagnes antinucléaires. Mais des décennies
de répression avaient créé un chaudron en ébullition
de mécontentements politiques plus larges, et les manifestations
concernant l'environnement, bien qu'elles se justifiassent d'elles-mêmes,
attirèrent des oppositions motivées par d'autres préoccupations.
Dans les républiques hors de la Russie, par exemple, les manifestation
environnementales canalisèrent les sentiments nationalistes,
anti-militaristes et démocratiques. Le gouvernement autocratique
soviétique, étant l'ennemi commun de divers groupes environnementaux,
provoqua leur intégration dans les mouvements nationaux pour
la démocratie.
Des
voix dissidentes émergèrent de toute l'Union soviétique,
mais une des plus significatives fut celle de Zelenyi Svit (Le
Monde Vert), une organisation non-gouvernementale (ONG) fondée
en Ukraine en 1987. Le rôle de l'Ukraine comme l'un des plus importants
centres miniers et industriels l'exposa à une pollution industrielle
importante, et Tchernobyl libéra un ressentiment latent, mais
puissant, contre les projets industriels imposés par Moscou.
Deux ans après son lancement, Zelenyi Svit était
devenue une organisation faîtière de 300 groupes affiliés
à travers l'Ukraine. En finançant des démonstrations
de masse et des pétitions, le groupe réussit à
faire pression sur les autorités pour qu'elles annulent quelques
projets de centrales nucléaires et d'autres initiatives nuisibles
pour l'environnement, et pour qu'elles dé-classifient des informations
concernant l'accident de Tchernobyl, et des recherches sur les corrélations
entre la pollution et les problèmes de santé. Zelenyi
Svit fit également des propositions environnementales au
parlement ukrainien qui contribuèrent à faire déclarer
toute l'Ukraine région victime d'un désastre environnemental.
Les
conditions étaient mûres pour la politisation rapide du
mouvement environnemental. En Russie cette évolution fut plus
lente, mais elle n'en devint pas moins un facteur important du déclin
de l'Union soviétique. A travers les pays post-communistes, le
mouvement gagna des forces grâce à l'union des préoccupations
environnementales, démocratiques et économiques - assorties,
pour ce qui est des républiques non russes, d'une aspiration
à l'indépendance. En 1990 le mouvement s'était
étendu pour inclure des centaines d'ONG environnementales. Bien
que l'effet réel des groupes environnementaux soit difficile
à quantifier, l'augmentation de leur dimension et de leur influence
politique était si importante, juste avant la chute de l'empire
soviétique, que certains experts créditent le mouvement
d'une participation à sa chute.
La
transition : théorie et réalité
Malheureusement
ces jours prometteurs menèrent à une déception.
Les espoirs de combiner la reconstruction environnementale avec des
réformes démocratiques s'appuyant sur les forces du marché
ne se sont par réalisés.
La
plupart des gens ayant rejoint le mouvement pour la démocratie/l'environnement/la
réforme de l'économie à la fin des années
quatre-vingts croyaient qu'une forte dose de marché décentralisé,
des institutions démocratiques, les technologies occidentales
et l'intégration dans l'économie mondiale, résoudraient
rapidement tous les problèmes environnementaux. Ce qu'ils avaient
négligé est l'importance qu'avait joué le contexte
à l'Ouest dans le développement du mouvement environnementaliste
: celui d'institutions démocratiques établies, une longue
tradition de confiance envers les gouvernements, et le respect des règles
de droit. Voter simplement un grand nombre de lois peu réalistes
ne fait pas davantage pour créer cette société
civile que d'enfiler un costume de sorcière durant la fête
d'Hallowen ne permet à un enfant de voler. En fait, dans le système
chaotique post-communiste, les acteurs clefs de l'environnement (le
gouvernement, les entreprises, et les citoyens) eurent tous tendance,
à un degré ou à un autre, à ignorer ou à
contourner les nouvelles lois.
L'espoir
d'effets positifs de la libéralisation de l'économie sur
l'environnement se révéla également irréaliste.
La théorie avait prédit qu'en éliminant les objectifs
artificiels, les protections et les subventions qui vont de pair avec
les économies planifiées, les industries polluantes comme
celle de l'acier et de l'énergie seraient particulièrement
frappées. Les améliorations d'efficacité qui suivraient,
les technologies plus propres, le passage à des industries moins
polluantes, et les investissements " win-win " (moins d'émissions,
plus hauts profits) mèneraient à des améliorations
environnementales à long terme. La privatisation, et un plus
juste prix pour les matières premières et les produits,
créeraient des incitations pour réduire la consommation
matérielle et les déchets.
A
première vue, la théorie semblait juste. De nombreuses
centrales âgées et inefficaces fermèrent leur portes,
réduisant les nivaux de pollution jusqu'à quarante pour
cent. Mais ces progrès furent bloqués. L'avènement
de la transition créa des tendances lourdes qui finalement affectèrent
l'environnement et affaiblirent les politiques de réforme :
Le
déclin de la production économique. La production
plongea durant les première années de la transition dans
tous les pays post-communistes, avec un PNB qui diminua de 20% en Pologne
et en Hongrie, et de 60% en Lituanie et en Ukraine. Le déclin
abrupt des émissions polluantes résultait de ces baisses.
Mais une production radicalement en baisse - impliquant souvent la fermeture
des usines - signifia également des pertes d'emplois douloureuses.
L'environnement profita temporairement de cette situation, mais au coût
d'un chômage croissant, de pauvreté, de frustrations sociales,
et d'un nouveau fossé (qui s'élargit encore aujourd'hui)
entre les riches et les pauvres.

Des
modifications de la structure économique qui augmentent la pollution.
Dans certains pays post-communistes, les émissions polluantes
ont moins chuté que ne l'a fait la production industrielle et
économique, augmentant l'intensité de la pollution (des
émissions par unité de production économique).
En Russie, par exemple, le PNB a chuté de 42% entre 1990 et 1997,
mais les émissions de dioxyde de carbone et du dioxyde de souffre
ont chuté de 37%, celles des composés organiques volatils
de 25%. Une des raisons de cette évolution est l'empressement
à intégrer les économies post-communistes dans
l'économie mondiale (avec la chute des revenus réels et
le rétrécissement de la capacité locale d'achat)
: la décroissance de la production était souvent supérieure
dans les économies les moins polluantes, soit celles produisant
des biens de consommation, ou basées sur les services, qui ne
pouvaient concurrencer les produits importés moins chers et de
meilleure qualité. Et dans le combat pour la survie, les firmes
industrielles étaient moins concentrées sur le respect
des normes et l'obéissance aux lois environnementales.
Une
réglementation laxiste. Pendant ce temps, les législateurs
ont tendance à ignorer les violations des normes environnementales
lorsque leur application stricte pourrait fermer des usines et les gens
se retrouver sans travail. Les gouvernements ne se sont pas seulement
retirés de leurs responsabilités économiques dans
la production (par la privatisation) ; ils ont souvent cessé
également de réglementer les activités productrices.
Là où les emplois sont rares, les gouvernements tendent
à permettre une exploitation sans contrôle de l'environnement.
Comme le dit Christopher Thies, de la campagne forêts chez Greenpeace
: " La sur consommation cause de très graves problèmes
environnementaux, mais une crise économique est également
un risque : tout est alors produit au coût le plus faible possible.
"
Augmenter
l'intensité énergétique. Le basculement
vers l'industrie lourde en Ukraine, en Russie et dans d'autres économies
en transition signifie que l'usage d'énergie par unité
de PNB a connu une augmentation. L'intensité énergétique
a cru de 23% en Russie et de 52% en Ukraine entre 1990 et 1997. La plupart
des pays post-communistes demeurent parmi les pays du monde dont l'efficacité
énergétique est la plus faible. Les gains en efficacité
seront uniquement réalisés lorsque les gouvernements commenceront
à pratiquer des prix qui reflètent de manière adéquate
les coûts énergétiques - et la plupart des consommateurs
connaîtront des augmentations importantes de leurs factures énergétiques.
(Le potentiel pour améliorer l'efficacité énergétique
est considérable. Parmi les nombreuses possibilités, on
retrouve l'installation à grande échelle de compteurs
individuels pour le chauffage résidentiel et la consommation
d'eau chaude, l'adoption de la co-génération et d'autres
technologies de pointe, la révision des très inefficaces
systèmes de chauffage par district, la production et l'usage
d'appareil de maison moins gourmands en énergie.)
Le
coût humain de toute cette transformation a été
profond. Le Programme des Nations unies pour le Développement
a conclu que la transition a augmenté la pauvreté, le
crime, les maladies, et les taux de mortalité, spécialement
dans les pays de l'ex-Union soviétique. La perte en vies humaines
d'hommes jeunes et d'âge moyen a été le coût
le plus lourd. Près de 5.9 millions d'hommes " manquent
" en Russie seulement, 2.6 millions en Ukraine : au total on parle
de 9.7 millions dans les pays en transition. Le causes sont un taux
de suicide en hausse et une crise dans la santé.

La
pauvreté est aussi importante. Le nombre de gens vivant avec
moins de 4 dollars par jour dans tous les pays communistes a augmenté,
de 4% en 1988 à 32% en 1994, et nombreux sont ceux, selon la
Banque mondiale, qui vivent en fait avec moins de 2 dollars. Les crimes
liés à la drogue ont explosé durant les années
quatre-vingt-dix. Des maladies telles que la tuberculose, la polio,
la diphtérie, hier bien maîtrisées, refont surface.
La corruption se maintient et se développe : le rapport de l'ONG
" Transparence internationale " en 2002, ne classe aucun des
pays post-communistes à une position meilleure que 27e sur 102
(la Slovénie) ; la Russie est 71e, devant la Roumanie, l'Albanie,
la Géorgie, l'Ukraine, et quelques autres pays post-communistes.
Finalement le PNUD estime que la part du marché noir en fonction
du PNB, dans les pays post-communistes, représentait de 10 à
50% des économies au milieux des années quatre-vingt-dix,
et que ce pourcentage continue d'augmenter.
L'environnement
orphelin
Les
occasions sans précédent de donner forme à la politique
environnementale dans les pays post-communistes furent pour l'essentiel
ratées, et l'application des législations environnementales
fut affaiblie ou abaissée, et la santé environnementale
de la région en général demeure pauvre. Des ressources
limitées, et le sentiment d'un opposition entre les objectifs
environnementaux et économiques, servirent de justificatif au
report des objectifs pour un environnement plus propre. Ceux-ci devront
attendre l'émergence d'une économie plus solide, d'institutions
plus viables, et le soutien populaire afin de raviver l'application
de la loi. Tom Garvey, un ancien responsable à l'environnement
de l'Union européenne, a appelé cette philosophie "
polluer aujourd'hui, payer plus tard ".
Les
autres problèmes incluent l'inexpérience des gouvernements
autonomes, la corruption et l'inefficacité des officiels, des
systèmes légaux qui fonctionnent mal, et un cynisme rampant.
Les législateurs ont l'habitude d'être des meneurs de claque,
ils connaissent tout des lois " d'aspiration " qui fixent
des normes idéales, mais ils manquent d'expérience lorsqu'il
s'agit de mettre en place des systèmes légaux visant des
objectifs réalisables. Ils luttent aujourd'hui pour se ré-inventer
en concepteurs de lois efficaces. La vieille croyance selon laquelle
de meilleures lois vont produire de meilleures pratiques - sans considération
pour les capacités sociales nécessaires à leur
mise en uvre, le besoin d'institutions, et d'argent - demeure.
Les
politiques venues de l'Ouest ont certainement rendu la situation pire
encore. Les promesses politiques des nationaux-démocrates de
la fin des années quatre-vingts (environnement, marché,
démocratie) furent rapidement balayées par la thérapie
de choc d'une libéralisation économique rapide, au moment
ou le Fonds monétaire international et la Banque mondiale appliquèrent
ce qui fut appelé le " consensus de Washington " concernant
les réformes. Ces changements drastiques (appliqués avec
des résultats très mitigés dans les pays en développement)
signifiaient l'ouverture des économies à davantage de
commerce, la vente des industries et des entreprises propriétés
de l'État, et la réduction et l'élimination des
contrôles de prix, parmi d'autres mesures. Dans les bouleversements
qui suivirent, de nombreuses personnes, et parmi elles la classe moyenne
qui formait l'épine dorsale du mouvement environnemental, oublièrent
l'environnement pour se concentrer sur leur survie. Dans l'ancienne
Tchécoslovaquie par exemple, 14% seulement des citoyens identifiaient
l'environnement comme une priorité en 1992, comparé à
83% deux ans plus tôt. Le nombre de membres d'ONG chuta à
travers l'Europe centrale et de l'Est. Alors que les soutiens au mouvement
s'érodaient et qu'il s'en trouvait affaibli, l'environnement
disparut du programme de la plupart des partis influents, ces derniers
maintenant uniquement quelques slogans creux.
La
voie était alors dégagée pour une marée
de décisions politiques " pragmatiques " qui restaurèrent
le rythme de la dégradation environnementale d'avant la transition.
Par exemple, le parlement ukrainien qui faisait face à des pénuries
d'énergie et aux coûts élevés de l'énergie
importée de Russie, vota en 1993 l'annulation du moratoire sur
les nouveaux réacteurs nucléaires et le maintien de l'exploitation
des unités restantes à la centrale énergétique
de Tchernobyl. Des entreprises industrielles, fermées pour des
raisons environnementales, furent ré-ouvertes. Ailleurs, la priorité
des gouvernements sur les activités d'extraction fut renouvelée.
En Russie par exemple, la production de pétrole a presque retrouvé
les niveaux d'avant la chute, et génère approximativement
55 milliards de dollars chaque année. Selon des rapports de l'Union
européenne, les compagnies de pétrole russes déversent
approximativement 20 millions de tonnes de pétrole brut chaque
année, soit 5% de l'extraction. (Tous le pétrole déversé
par l'accident de l'Exxon Valdez en Alaska en 1989 équivaut à
moins que ce que déverse la Russie en une journée.) Au
Kazakhstan, près de 70% des investissements étrangers
directs sont allés dans l'extraction, qui représente maintenant
près de la moitié de la production industrielle.

Le
dernier clou dans le cercueil de la cause environnementale fut la résurgence
de la vieille nomenklatura communiste, la classe dominante des
élites bureaucrates du Parti communiste. Après la chute
du communisme, la nomenklatura s'est très habilement transformée
en une nouvelle oligarchie composée de clans, et manipula alors
les réformes pour s'emparer des avoirs nationaux et établir
des monopoles. Durant la privatisation des entreprises d'État,
les oligarques devinrent souvent les propriétaires d'entreprises
d'extraction et d'entreprises industrielles. Ils devinrent également
le plus puissant lobby d'intérêts privés, avec un
penchant très marqué contre l'environnement. Leurs alliés
incluent tous ceux qui bénéficient d'entreprises risquées
et destructrices de l'environnement - de nombreux scientifiques et ingénieurs,
des officiels, des travailleurs craintifs à l'idée de
perdre leur emploi, ainsi que les résidents de villes industrielles
avec une organisation centralisée.
Dans
l'atmosphère actuelle de " capitalisme sauvage " et
de corruption florissante, les oligarques et de nombreux nouveaux hommes
d'affaires n'ont aucune motivation pour respecter la réglementation
environnementale, et ont tendance à exploiter les failles de
la législation et la faible application des lois pour maximiser
leurs profits. Cette manière de faire sépare artificiellement
l'économie de l'environnement, et fait la promotion de l'une
au détriment de l'autre, le nouveau système politique
et économique différant peu de celui qu'il a remplacé.
L'Ukraine
: dix ans après
Comment
situer l'Ukraine dans ce panorama ? Au cours des dernières années,
plusieurs méthodes ont été développées
pour comparer la performance environnementale des pays, et la durabilité
à long terme de leurs économies. L'Ukraine n'est bien
placée dans aucun des classements. L'Index de durabilité
environnementale du Forum économique mondial, par exemple, classe
l'Ukraine au 100e rang sur 122 pays. Dans son rapport Une planète
vivante en 2002 le WWF, qui utilise la méthodologie de l'empreinte
écologique, met l'Ukraine au 111e rang sur 146. Le système
d'évaluation prenant en compte un grand nombre de paramètres,
développé par Robert Prescott-Allen et décrit dan
son livre The Wellbeing of Nations, place l'Ukraine au 128e rang
sur 180.
Le
mauvais classement de l'Ukraine reflète son développement
historique. Du fait de sa tradition industrielle, d'une population instruite,
et de riches ressources minéralogiques, l'Ukraine est devenue
l'un des centres industriels et technologiques de l'ex-Union soviétique.
En 1990, approximativement 40% du complexe militaro-industriel était
situé en Ukraine, dont des entreprises productrices de fusées
spatiales, de missiles, d'avions militaires de transport, de gros cargos
et d'autres équipements militaires, de tanks, de technologies
spatiales, de satellites, et de centrales nucléaires. L'Ukraine
était également l'hôte de nombreuses usines métallurgiques
et chimiques et de raffineries de pétrole, ainsi que de centaines
de mines desquelles le charbon, le fer, l'uranium et d'autres ressources
importantes étaient extraits. Bien qu'elle ne représentât
que 18% de la population de l'ex-Union soviétique et moins de
4% de son territoire, l'Ukraine en 1990 comptait pour plus de 30% de
la production industrielle soviétique, et 25% de sa production
agricole. Mais cette production était réalisée
au coût d'une sur-utilisation massive des ressources naturelles
et d'un pollution majeure de l'environnement - dont la contamination
radioactive de vastes régions lors de l'accident de Tchernobyl
n'est que l'exemple le mieux connu.
Lorsque
l'Ukraine est devenue indépendante en 1991, elle fit face à
une économie défaillante, hautement centralisée
et orientée vers l'industrie lourde, enchaînée à
des technologies d'un autre temps, et mal préparée pour
les chocs à venir. Par exemple, son usage inefficace de l'énergie
se révéla être une faiblesse de taille lorsque,
en 1992 et 1993, une bonne partie de l'énergie consommée
en Ukraine connut une soudaine hausse lorsque la Russie augmenta ses
prix pour rejoindre les prix pratiqués par la communauté
internationale. Un autre choc se fit sentir lorsque l'économie
nationale, autrefois protégée, fut jetée d'un coup
dans le système économique mondial. Et après 70
ans de direction communiste, la structure de gouvernance ukrainienne
était un foutoir : les institutions sociales clefs (i.e., le
Parti communiste et les institutions légales) étaient
en ruine ou discréditées alors que les nouvelles n'avaient
pas encore été créées. Pratiquement chacun
vivait avec des mythes obsolètes, l'état d'esprit et la
" carte mentale " de la société industrielle
communiste.
Une
réponse globale et intelligente à cette situation aurait
passé par une réforme gouvernementale, des innovations
sociales et technologiques, une restructuration de l'économie
et des marchés, et par l'émancipation de la société
civile. C'était là, sans le moindre doute, une exigence
de taille - et l'élite au pouvoir, issue des restes de la bureaucratie
communiste provinciale au pouvoir, a pour l'essentiel échoué
dans cette réforme. Le gouvernement déclara formellement
la transition à la démocratie et à l'économie
de marché, mais les réformes furent dans un premier temps
repoussées, puis appliquées de manière hasardeuse.
Le peuple ukrainien n'a jamais reçu une vision claire de l'objectif
de la transition du pays. Et pendant que l'oligarchie était désemparée
et manuvrait à son avantage, les conditions de vie en Ukraine
se son détériorées.
L'économie.
Le PNB de l'Ukraine a plongé de presque 60% durant les années
quatre-vingt-dix, et le revenu moyen ajusté à l'inflation
est tombé de plus de la moitié. Des industries lourdes
(métallurgie, mines, raffinage, et l'énergie) représentent
aujourd'hui plus de 58% de la production économique, en hausse
de 23% depuis 1991. La proportion de la production consacrée
aux machines (dont les outils qui aident à moderniser et à
améliorer le processus manufacturier) a chuté de 37% en
1991 à 19% en 1997. Bien que la part du PNB exportée depuis
trois ans varie entre 55 et 60%, la structure d'exportation a rapidement
été altérée, en pire ; les métaux,
les produits chimiques et les produits agricoles représentent
aujourd'hui les principaux produits d'exportation, alors que les exportations
de haute technologie ont décliné. En 2002, la part des
produits industriels lourds dans les exportations ukrainiennes était
de plus de 60%.
Les
conditions sociales. L'espérance de vie en Ukraine a
décliné de manière générale. La population
se réduit d'approximativement 350'000 personnes par année.
La chute du revenu personnel et l'insécurité générale
quant à l'avenir ont contribué à réduire
le nombre des mariages et à les rendre plus tardifs, à
augmenter le nombre de divorces, à freiner la natalité
et à multiplier les avortements. Environ 60% des familles ukrainiennes
n'ont qu'un seul enfant.
L'environnement.
Les coûts environnementaux de l'économie ukrainienne ont
augmenté dès lors qu'elle est devenue davantage consommatrice
de ressources et hostile aux mesures en faveur de l'environnement. L'intensité
mondiale du carbone (les émissions de carbone par unité
de production) est tombée d'un tiers entre 1950 et 1999 ; celle
de l'Ukraine a augmenté de 29% entre 1992 et 1999, et est presque
quatre fois supérieure à la moyenne mondiale. Durant la
dernière décennie, la consommation énergétique
a chuté en Ukraine, mais la réduction encore plus importante
de la production économique a rendu en termes relatifs l'économie
ukrainienne beaucoup moins efficace que celle des autres pays industriels
et post-communistes (voir les chiffres).
Ce
sont là des tendances inquiétantes, mais le gouvernement
continue à tout subordonner à la croissance économique.
Par exemple, en 1999, le gouvernement a rendu caduc une loi d'imposition,
soutenant ainsi des industries minières et métallurgiques
vieillissantes (plus de la moitié de la production d'acier ukrainienne
utilise le procédé Siemens-Martin développé
en dans les années 1860.) Cette évolution a encouragé
une augmentation de la consommation inefficace des ressources naturelles,
de la pollution environnementale, et de l'importation d'énergie
en provenance de Russie. Mais les subventions sont à l'origine
de la participation des industries minière et métallurgique
à la croissance de 21% de l'économie Ukrainienne entre
2000 et 2002.
Si
le gouvernement est largement responsable en raison de son approche
à courte vue du développement, la communauté ukrainienne
des affaires doit partager cette responsabilité. Un progrès
vers le développement durable nécessite des entreprises
socialement responsables, et du point de vue de l'environnement, prêtes
à faire évoluer leurs pratiques et à aider à
la création d'une structure réglementaire rationnelle
et applicable (impôts, subventions, normes environnementales,
permis négociables, etc.). L'industrie ukrainienne en particulier
a grand besoin de technologies efficaces et écologiques, d'une
gestion efficace des ressources et de l'environnement, et de systèmes
de production propres et sûrs. Malheureusement les industries
ukrainiennes, et la communauté des affaires, est un réservoir
de la vieille nomenklatura, soucieuse d'écrémer une industrie
obsolète pour battre la concurrence et encaisser des profits
faciles.
Ce
n'est donc pas une surprise si le développement durable est un
thème très périphérique en Ukraine. Des
millions de mots ont été publiés sur le développement
durable au cours des dernières décennies, mais presque
aucun n'est en ukrainien. L'ignorance sur les idées du développement
durable, y compris de ses rudiments, est une constante en Ukraine. Mettre
en lumière les avantages du développement durable et créer
un sentiment d'urgence autour de ce thème, doit être au
centre de toutes les politiques envisageables pour éloigner l'Ukraine
des désastres économiques, sociaux et environnementaux
qui semblent être l'avenir du pays. Il est temps de changer de
parcours.
La
nouvelle voie
Selon
les endroits, le développement durable pose différents
défis. Ce qui rend unique les pays post-communistes, ce sont
les restes de l'état d'esprit qui prévalait à l'époque
communiste, des structures économiques d'une autre époque,
une tradition de rapacité environnementale - et la soudaine opportunité,
inattendue, qu'offre la chute soudaine du vieil ordre et la libéralisation
d'avoirs économiques et sociaux en vue d'une réorganisation
en fonction de nouveaux principes. La question centrale est, bien entendu,
selon quels principes ? (Dix pays d'Europe centrale et de l'Est veulent
rejoindre l'Union européenne, ce qui pose différents défis.)
Lorsque cette opportunité s'est offerte au début des année
quatre-vingt-dix, l'Ukraine et d'autres pays firent face au besoin de
transformations majeures et sans précédents. La réponse
- l'application, comme un réflexe, des politiques du consensus
de Washington - ne fut pas très créative. Il en a résulté
un appauvrissement et un insécurité croissante ; les économies
de leurs pays sont devenues exportatrices de produits de base plutôt
que productrices de produits finis à haute valeur ajoutée
; et la qualité environnementale poursuit sa glissade vers le
bas.
L'intégration à l'UE
Tous
les pays post-communistes doivent faire face aux exigences du
développement durable, mais 10 pays d'Europe centrale et
de l'Est - la Bulgarie, le République tchèque, l'Estonie,
la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Roumanie,
la Slovaquie et la Slovénie - font face à un obstacle
spécifique : ils sont en passe d'adhérer à
l'Union européenne.
Pourquoi
l'intégration à cette alliance riche et progressiste
du point de vue de l'environnement sera-t-elle difficile ? Parce
que les quelques 200 directives environnementales précisent
en détail des normes à respecter pour une liste
stupéfiante de problèmes environnementaux. Les dix
pays de la région aspirant à l'accession devront
développer des règles, des procédures, et
des installations pour respecter chacune d'elles - et en payer
pratiquement tous les coûts (estimés à 127
milliards d'euros en 1997). Cela demandera d'augmenter de manière
importante les dépenses actuelles dans le secteur.
Et
il existe encore d'autres complications. Par exemple, les pays
qui cherchent à adhérer à l'Union se doivent
d'en respecter les normes de telle sorte qu'en réalité
les directives viennent de loin sans tenir compte des contraintes
locales - une manière de faire rendue très impopulaire
sous le communisme. Par ailleurs, les gouvernements des pays adhérents
manquent souvent de l'expertise pour comprendre les exigences
techniques, et les ministères concernés peuvent
manquer de l'autorité administrative pour s'assurer le
respect des normes. Les gouvernements doivent cultiver le soutien
populaire pour que les changements se produisent, mais les bureaucraties
considèrent souvent la participation populaire comme une
contrainte, ou même comme subversive. Cette situation crée
un défi politique majeur.
Enfin,
il n'est même pas certain qu'un respect des directives environnementales
de l'UE mènera le pays vers le développement durable.
Les critiques affirment que l'UE défend un modèle
de développement conventionnel à grande échelle,
non pas un développement économique durable. L'Agence
européenne de l'environnement a rapporté en 1998
qu'aucune amélioration notoire n'avait été
constatée sur 12 problèmes environnementaux depuis
cinq années. En mai, l'Agence a rapporté que de
nombreuses tendances environnementales sont encore négatives,
et que certains progrès, comme la réduction des
émissions de gaz à effet de serre, sont essentiellement
le résultat de pertes enregistrées par l'industrie
lourde en Europe de l'Est, et de la récession économique.
Ainsi, le modèle que l'UE veut faire adopter aux pays candidats
à l'adhésion a déjà du mal dans des
pays où les ressources investies sont importantes, et où
les compétences sont disponibles.
L'adhésion
à l'UE pourrait ainsi se transformer en une cage dorée.
Les autres pays post-communistes pourraient mieux s'en sortir
en suivant leur propre voie vers la durabilité de leur
économie, et ils pourraient ainsi approcher le développement
durable comme une manière d'améliorer leur bien-être
général et de développer des politiques qui
sont appropriées, là où elles doivent être
appliquées.
|
Reprogrammer
l'Ukraine afin de construire une structure favorisant le développement
durable exige une fondation solide (guidée par une vision globale)
avec certaines politiques spécifiques. Cette fondation doit avoir
trois piliers :
Mettre
en évidence le positif. Les problèmes environnementaux
et de durabilité sont souvent présentés comme un
choix entre (comme le dit avec humour par Woody Allen) d'une part le
désespoir et une situation sans issue, et d'autre part la disparition
totale de l'humanité. Johannah Bernstein de l'Institut pour l'environnement
de Strockholm a très justement défendu l'idée que
pour mettre le développement durable à l'ordre du jour
d'une politique nationale, le projet doit être décrit non
pas comme une mesure pour renforcer la protection de l'environnement,
mais comme une façon d'améliorer la vie et le bien-être
de la population de différentes manières.
Une
bonne gouvernance. Selon Bernstein, cela signifie rendre le
gouvernement " transparent, participatif et responsable permettant
un accès complet à l'information pertinente et aux processus
de décision à toutes les personnes concernées ".
Considérant la faible réserve en capital social de l'Ukraine
et la dislocation de la société, la réforme du
système de gouvernance constitue, si ce n'est un pré-requis
à la durabilité, du moins un processus qui doit se produire
en parallèle. Cette situation, d'une certaine manière,
complique les choses, mais elle crée également une opportunité
pour la construction d'une coalition publique large afin de soutenir
le changement.
Des
carottes, pas des bâtons. L'Ukraine doit développer
des mesures incitatives plutôt que des approches de type "
commander-contrôler ". Au-delà du fait qu'elles sont
plus positives, ces mesures sont davantage compatibles avec les réformes
du marché, nécessaires pour mettre l'économie du
pays sur un bon chemin. Elles sont à la fois moins chères,
moins susceptibles qu'on leur résiste et qu'on les ignore que
ne le sont les politiques d'économie planifiée ayant échoué
à l'époque communiste.
Une
fois ces trois idées exposées, la superstructure peut
être mise en place en commençant par le projet fondamental
d'éducation publique s'appuyant sur un projet de développement
cohérent. Les Ukrainiens doivent comprendre que la stratégie
actuelle - s'appuyant sur une croissance dans des industries lourdes
dépassées - ne pourra ne serait-ce que rétablir
en une décennie le niveau de vie perdu, encore moins offrir un
appui solide à long terme pour l'économie. Le premier
objectif de cette campagne devrait être de toucher la très
large classe de professionnels d'âge moyen. Une fois que ces nouvelles
idées auront pris racine dans ce groupe, leur diffusion sera
facilitée.
Sur
le front des politiques, l'Ukraine devrait réformer son système
d'imposition selon les principes des taxes écologiques : imposer
ce qui est mauvais (la pollution et la dégradation des ressources)
plutôt que ce qui est bien (les emplois et les revenus). Comme
dans la plupart des pays, le système d'imposition rend l'emploi
coûteux en comparaison des autres investissements économiques
(en Ukraine, les impôts sur les salaires et les contributions
aux programmes sociaux obligatoires, payés par les employeurs,
représentent en moyenne 40% d'un salaire). Cette situation rend
les employeurs hésitants à embaucher, elle encourage les
paiements comptant, et alimente l'économie parallèle.
En même temps elle rend l'énergie et les ressources naturelles
relativement bon marché (surtout si on considère les subventions
dont elles jouissent), ce qui encourage le gaspillage. Le déplacement
de l'imposition devrait maintenir son taux pour minimiser les oppositions
politiques.
Les
améliorations en efficacité énergétique
sont indispensables à une prospérité viable
en Ukraine. Heureusement, le potentiel pour améliorer l'efficacité
énergétique dans ce pays (et dans les autres pays anciennement
communistes) est important et plusieurs investissements nécessaires
à cette évolution s'autofinanceraient très rapidement.
Des politiques appropriées incluraient la promotion d'améliorations
technologiques, des modifications économiques structurelles vers
des activités moins consommatrices d'énergie, et des modifications
quant au modèle énergétique en vigueur.
L'Ukraine
devrait également travailler dur pour développer ses
ressources énergétiques renouvelables. L'Ukraine possède
les terres agricoles parmi les meilleures du monde et la biomasse, l'éthanol
et les carburants bio-diesels qu'elle peut en tirer sont autant de développements
potentiels favorables : ils brûlent mieux, ils diminueraient la
vulnérabilité des fermiers face à la spéculation
saisonnière sur le prix des carburants, ils élargiraient
le marché de l'agriculture et stimuleraient l'économie
rurale ; et ils réduiraient la dépendance aux importations
énergétiques. De nombreuses terres sont en jachère
forcée, et il existe de nombreuses possibilités d'améliorer
la production agricole de manière à ce que le pays puisse
consacrer de larges surfaces à des cultures à buts énergétiques.
D'autres sources renouvelables, dont le vent et les mini centrales hydrauliques,
pourraient également contribuer modestement à cette mixité
énergétique ukrainienne.
La
communauté internationale peut apporter son soutien en faisant
la promotion du commerce international équitable. La libéralisation
des marchés mène souvent à la dégradation
du capital naturel. L'Ukraine doit souvent exporter des ressources naturelles
dont elle a un grand besoin (e.g. du métal ferraillé,
des semences de tournesol) ce qui empêche des entreprises locales
d'en faire usage pour leur apporter une valeur ajoutée. L'Ukraine
devrait être libre de faire usage d'outils économiques
spécifiques pour protéger l'environnement et ses intérêts
économiques nationaux des mauvais effets de la mondialisation.
Par exemple, des tarifications environnementales pourraient être
utilisées pour prévenir l'exportation de ressources rares
- mais uniquement si l'Ukraine n'est pas menacée par des sanctions
économiques en provenance de l'Union européenne ou exclue
de l'Organisation mondiale du commerce.
Cette
approche défend le principe d'autonomie. Une isolation
radicale (comme l'Albanie maoïste d'avant la chute du communisme,
par exemple) n'est ni sensée, ni même possible. Pourtant,
alors que le flot de diktats en provenance de Moscou a cessé,
on retrouve aujourd'hui des forces économiques mondiales, des
structures et des contraintes empêchent l'Ukraine de définir
librement le profil de son économie pour servir sa population
et ses intérêts. L'autosuffisance signifie trouver un juste
équilibre entre l'ouverture du pays à la mondialisation
et la protection de ses intérêts nationaux, de l'environnement,
et de son identité. Par exemple l'Ukraine a besoin de développer
des produits domestiques pour le marché interne, optant pour
le commerce international uniquement lorsque ce dernier est clairement
plus efficace. Au niveau local, les communautés devraient être
capable de satisfaire l'essentiel de leurs besoins par elles-mêmes,
en faisant un usage maximal des ressources locales. Et puisque l'investissement
de capitaux internationaux vient en général par l'entremise
d'institutions épousant le modèle traditionnel de développement,
il est peu probable qu'ils soient disponibles pour l'Ukraine en des
quantités importantes, ou libres de contraintes ou de conditions
incompatibles avec la poursuite de cette nouvelle vision. Dans la mesure
du possible, l'Ukraine devrait s'appuyer le plus possible sur des capitaux
intérieurs pour se reconstruire.
Les prévisions politiques en Ukraine : mauvais temps annoncé
Bien
que l'Ukraine soit nominalement démocratique, les politiques
du régime dirigé par le Président Leonid
Kuchma ne peuvent être décrites que comme oppressives.
Cela est clairement illustré par le traitement réservé
aux médias, qu'il tente de contrôler en distribuant
des cadeaux, par la censure, l'imposition de contenu, le harcèlement,
l'intimidation, et probablement l'assassinat. La correspondante
du Time Maryann Bird a rapporté qu'une démonstration
anti-gouvernementale à Kiev en septembre dernier a rassemblé
des dizaines de milliers de personnes (les estimations diffèrent),
mais les photographes des agences de nouvelles furent empêchés
de prendre des photos jusqu'au moment où la plupart des
manifestants étaient entrés chez eux. Le temniki
du gouvernement (une note hebdomadaire à la presse) explicite
le contenu et le ton attendu dans les reportages. De fait il peut
être dangereux d'ignorer ces consignes ; l'agression physique
de journalistes n'est pas rare, et au moins trois journalistes
critiques du régime sont morts mystérieusement en
2000. (A ce jour aucune enquête crédible sur ces
événement n'a été menée.)
Le
gouvernement craint une presse inquisitrice. D'une part, sa légitimité
est en question. L'ONG des droits de la personne Freedom House,
qui évalue chacun des anciens pays post-communistes pour
son niveau de démocratisation et son respect du droit,
a rétrogradé l'Ukraine chaque année depuis
1998. Lorsqu'un juge très expérimenté entreprit
une enquête criminelle contre le président Kuchma
sur un nombre important d'accusations, la Cour suprême bloqua
la procédure, et le juge fut menacé d'être
démis de ses fonctions. Malgré des tactiques électorales
douteuses, les candidats pro-Kuchma reçurent seulement
18% des votes lors de l'élection du parlement en 2002,
ce qui leur octroie 24% du pouvoir de vote comme Parti. Mais les
machinations du régime aidèrent les candidats pro-Kuchma
a gagner haut la main dans certaines circonscriptions précises
(celles-là même que constituent la moitié
des sièges) et Kuchma se retrouva avec une courte majorité
au Parlement.
Une
réforme est clairement nécessaire, non seulement
pour restaurer la foi dans le pays, mais également pour
créer un climat raisonnablement attractif pour les investissements
étrangers dont l'Ukraine, avec ses propres ressources,
a besoin pour se moderniser et évoluer vers un développement
durable. Heureusement l'opposition politique peut aligner toute
une série de dirigeants respectés et réformateurs.
Le moment est peut-être mûr : plus de 70% des Ukrainiens
interrogés à la fin de l'année 2002 souhaitaient
la démission de Kuchma. La prochaine élection présidentielle
aura lieu en 2004, et la loi actuelle interdit à Kuchma
de se représenter.
|
On
recherche des exemples
L'Ukraine
est à l'évidence loin de réaliser ces réformes,
et le climat politique actuel rend les avancées difficiles (voir
encadré). Le développement durable a besoin d'un champion.
Seul un mouvement politique peut donner la légitimité
nécessaire à des dirigeants faisant le promotion de réformes,
et produire la pression nécessaire à la mise en chantier
de changements significatifs. Un Lancelot naturel serait une coalition
entre écologistes et travailleurs, ce qui renforcerait les syndicats
existants, définirait les intérêts communs avec
le mouvement environnemental, et ferait la promotion de leur coopération
pour élargir le profil politique du développement durable.

Comme
toute nation, l'Ukraine doit faire face à la modernité,
qui est irrévocablement détachée du passé
par l'émergence de révélations écologiques
et d'impératifs issus des 40 dernières années.
L'Ukraine doit s'adapter à ces exigences et intégrer ses
efforts avec ceux de la communauté internationale pour défendre
ses intérêts nationaux. La crise actuelle en Ukraine pourrait
en fait fournir une occasion pour un changement radical et pionnier.
Alors que dans la plupart des pays occidentaux le système n'est
pas viable, mais donne l'impression à la plupart des gens de
bien fonctionner, en Ukraine, le système ne fonctionne pas bien
du tout, excepté pour l'élite au pouvoir. Il produit donc
une légitimité limitée. La combinaison de la crise
économique, du peu d'investissements, et du rejet du statu quo,
ouvre un étroite fenêtre qui pourrait permettre à
l'Ukraine de faire un bond direct à un système viable,
c'est-à-dire durable.
Mais
ce but ambitieux nécessite une stratégie de développement
offrant un vision claire des possibilités d'un bien-être
humain et mondial à long terme. Le rôle premier d'une coalition
entre écologistes et travailleurs serait l'articulation de cette
perspective, une vision qui serait une source d'inspiration pour la
population souffrante d'Ukraine - pas un appel sinistre au sacrifice,
mais une exhortation pleine d'espoir pour la construction d'un avenir
meilleur. La coalition doit également aider l'Ukraine à
soutenir les dirigeants courageux qui comprennent le projet, et vont
participer à diffuser le message : comme le communisme a succombé
à son impossibilité de voir la vérité économique
et écologique, le capitalisme - qu'il soit prédateur ou
éclairé - peut être détruit par le même
aveuglement.
Viktor
Vovk est directeur de l'Institut pour le développement durable
à Kiev en Ukraine et attaché de recherche à l'Institut
Worldwatch. Thomas Prugh est rédacteur en chef à l'Institut
Worldwatch.
