Un passé rouge. Un futur vert ?
traduit de World Watch

 
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Le développement durable en Ukraine et dans les pays post-communistes


Par Viktor Vovk et Thomas Prugh

L'explosion provoquée par du méthane qui ravagea la mine de charbon de Gaegova en octobre dernier ajouta sept noms à la liste des mineurs ukrainiens tués dans des accidents depuis 1991. La presse a rapporté qu'ils étaient morts étouffés ou écrasés sous des tonnes de charbon. D'autres mineurs furent blessés ou empoisonnés. Bien que de tels incidents se produisent tous les quelques jours, ils ne représentent que la face visible du drame minier : comme c'est le cas dans de nombreux pays riches en charbon, les mineurs ukrainiens souffrent d'une niveau très troublant de maladie des bronches et d'autres maladies qui réduisent et dégradent leur vie.

Être mineur est un métier dangereux, et le coût humain de cette activité se lit sans peine dans les visages noircis et creusés par la fatigue des mineurs. Mais d'autres coûts existent. L'industrie croule sous les dettes, elle perd beaucoup d'argent et n'est maintenue en vie que grâce aux 2.3 milliards de dollars de subventions par année du gouvernement. La plupart des mines sont obsolètes et inefficaces, et les acheteurs intéressés sont rares. Fermer les mines pour faire des économies est une décision politique difficile où que cela soit, mais dans une Ukraine politiquement instable - où 450'000 Ukrainiens travaillent encore dans le secteur minier et n'ont guère d'autres perspectives, et où la production économique, bien qu'en hausse, demeure sous les niveaux précédant l'indépendance - fermer les mines est presque impossible.

Le dilemme de l'industrie minière ukrainienne reflète une réalité générale : à l'instar de la plupart des pays qui formaient jadis le bloc soviétique (aussi bien les " républiques " que les pays clients), l'Ukraine se débat avec une transition violente et inévitable, qui l'éloigne du socialisme d'État. La plupart des gens vivant dans ces 27 pays post-communistes d'Europe centrale et de l'Est (CEE) et de l'ex-Union soviétique (FUS) célébrèrent la chute du communisme. Mais une fois apaisée l'euphorie de voir le mur abattu à la masse, et les statues de Lénine jetées à terre, ils découvrirent un héritage brutal de corruption, une économie ruinée, et une dévastation environnementale colossale. Par ailleurs, des générations de contrôle oppressant de l'État et de bureaucratisation, ont fait naître un sentiment très partagé d'impuissance, de méfiance des institutions et d'apathie.


Dans ces circonstances, il peut sembler futile de parler de développement durable. Mais en réalité c'est peut-être indispensable. Les gens vivant dans les nations post-communistes en transition ont placé de grands espoirs dans leur transition vers la démocratie et vers l'économie de marché, et ont cru que cette transformation créerait rapidement une vie meilleure. Trop souvent, ils ont vu ces espoirs écrasés. Les politiques actuelles ont peu de chances de même rétablir les anciens niveaux de vie, et encore moins de les faire augmenter. Les pays post-communistes ont besoin d'une perspective offrant un avenir radieux - pas seulement meilleur que ce présent troublé, mais meilleur que tout ce à quoi le cours des choses peut mener. Une société durable pourrait répondre à une telle aspiration, et les soubresauts de la transition en cours offrent une opportunité de façonner les espoirs, et orienter ainsi le développement vers la durabilité.


Plusieurs des problèmes que connaissent dans les pays post-communistes peuvent être observés dans l'expérience ukrainienne. Pour comprendre ce qui se passe en Ukraine, il est utile de revenir à son histoire : la manière dont ces pays sont arrivés là où ils sont, les raisons pour lesquelles les politiques de développement durable pourraient les faire avancer ne peuvent être comprises sans un regard en arrière sur l'Union soviétique, et sur les politiques que le gouvernement soviétique infligea à sa propre population et à l'environnement.

Le développement à la mode soviétique

Dans le " débat de cuisine " en 1959 entre le Président américain Richard Nixon et le Premier secrétaire de l'Union soviétique Nikita Khrouchtchev, Nixon, dans une déclaration mémorable, dit à Khrouchtchev que si les missiles russes étaient plus puissants que les missiles américains, " il y a des domaines pour lesquels nous sommes devant vous - pour les téléviseurs couleurs, par exemple ".

Cette épisode reflète une différence fondamentale entre les deux rivaux de la guerre froide : la politique économique soviétique n'accordait quasiment aucune attention aux consommateurs. Son but était la domination militaire et idéologique planétaire, et dans l'esprit des planificateurs, cet objectif exigeait de donner la primauté à l'industrie lourde, et non aux téléviseurs ou aux équipements stéréo. Résultat, lors de la chute du système dans son entier à la fin des années quatre-vingts, la capacité de production d'acier dépassait celle des États-Unis de près de 80% (160 millions de tonnes métriques par année, contre 90 millions), même si l'économie soviétique était huit fois moins importante.

Cette approche, centrée exclusivement sur la production de l'industrie lourde, s'accompagnait d'une exploitation impitoyable des ressources naturelles, qui étaient jugées sans limites, dénuée de toute valeur propre, et complètement au service du développement. Un élément de cette politique était constitué de subsides importants aux énergies, ce qui maintenait leur prix au quart de leur prix réel. Couplés avec des technologies dépassées, ces subsides menaient les firmes et les entreprises à utiliser abondamment l'énergie. Dans certains secteurs, l'intensité énergétique de la production (l'énergie utilisée par unité produite) était 10 fois plus élevée qu'à l'Ouest.

Ces facteurs se sont combinés pour provoquer dans les pays sous domination ou influence soviétique les pires problèmes environnementaux. À la fin des années quatre-vingts, la pollution de l'air et de l'eau dans ces pays était bien pire que dans les pays plus riches avoisinant à l'Ouest, et bien plus grave que dans des pays avec des revenus comparables, ailleurs dans le monde. De vastes régions de l'Union soviétique et de l'Europe de l'Est devinrent lourdement contaminées, la santé publique connut un déclin, et de nombreuses réserves de combustibles fossiles et de minéraux furent épuisées. Par exemple, en 1997, un rapport cité par le US National Intelligence Council estime que les émissions des principaux polluants dans les pays sous influence soviétique en 1990 étaient plusieurs fois supérieures qu'en Europe de l'Ouest (voir tableau). Le taux de maladies respiratoires qui en résulta dans ces pays au début des années 1990 était vingt fois supérieur à celui constaté en Amérique du Nord. Les pertes économiques liées à une mauvaise santé et à une productivité plus faible étaient évaluées entre 2 et 11% du PNB, contre un taux entre 1 et 2% à l'Ouest.

Comme ces exemples le suggèrent, la philosophie de développement soviétique était suicidaire. Certains analystes estiment que l'escalade militaire du Président Ronald Reagan dans les années quatre-vingts poussèrent dans le précipice un système soviétique qui souffrait de ces pesanteurs. Mais une explication plus nuancée défend l'idée que l'approche économique soviétique dans son entier - inflexible, défavorable à l'évaluation, hiérarchique - était complètement inappropriée au développement à long terme. Le système a fonctionné lorsqu'il s'agissait d'atteindre des objectifs industriels traditionnels, mais fut incapable d'affronter le savoir post-industriel, et l'économie des services, du début des années soixante-dix. La nouvelle économie exigeait une efficacité énergétique et matérielle, une gestion informatique à la hauteur des télécommunications développées, une gestion des déchets et du recyclage, et d'autres technologies modernes - autant d'exigences étrangères à un système qui excelle à atteindre des quotas d'acier (avec des technologies du 19e siècle) et à produire de la pollution.

Le système communiste était également incompatible avec les besoins en capital humain nécessaires à la nouvelle économie. Les dirigeants soviétiques pouvaient mobiliser des millions de personnes pour des tâches héroïques, comme ils le démontrèrent lors de la Deuxième Guerre mondiale par le démantèlement complet d'usines et leur remontage des centaines de kilomètres plus loin, hors d'atteinte des bombardiers nazis. Mais le jeu économique qui se dessinait dans les années soixante-dix exigeait une production qui encourageait et récompensait le rêve, la prise de risques et l'expérimentation. Incapable de se transformer, la société industrielle communiste se retrouva rapidement avec un potentiel industriel épuisé.

Cris et chuchotements des dissidents

L'essentiel du tissu industriel soviétique s'est développé durant le régime de Joseph Staline, qui dirigea le pays de la fin des années vingt à sa mort en 1953. Des millions de personnes moururent lors des purges de Staline et par les effets du modèle de collectivisation qu'il mit en place. Il n'est guère étonnant que toute critique - de quelque nature y compris celles portants sur les dommages à l'environnement - ait été passée sous silence.

Peu après avoir succédé à Staline, Nikita Khrouchtchev prononça son "discours secret" à la vingtième conférence du parti communiste, assommant les membres du parti en dénonçant les brutalités de Staline. Une brève " détente " culturelle et politique s'ensuivit. Le Docteur Jivago de Boris Pasternak, Une journée d'Ivan Denissovitch, d'Alexandre Soljenitsyne, et d'autres créations littéraires importantes furent publiées entre 1956 et 1963. Durant cette période de relative détente, le principe d'un développement basé sur " la nature au bénéfice du communisme " commença à être interrogé. Pourtant il fallu attendre de nombreuses années pour que des protestations sérieuses concernant l'environnement émergent.

La catastrophe de Tchernobyl a contribué à l'émergence de la contestation. En avril 1986, les techniciens de la centrale nucléaire de Tchernobyl, au nord de Kiev, arrêtèrent de manière illégale les systèmes de secours, tout en effectuant un test non autorisé du réacteur numéro 4. Une série d'erreurs provoqua l'emballement de la réaction en chaîne et la perte de son contrôle. Les explosions et l'incendie qui en résultèrent dégagèrent huit tonnes de matériaux radioactifs qui furent transportées par les vents en Ukraine, en Russie et en Biélorussie voisines et aussi loin que la France et la Scandinavie. Au moins 30 personnes sur le site du réacteur décédèrent immédiatement ou dans les jours qui suivirent. Selon un rapport des Nations unies, les effets à plus long terme incluent, au minimum, une augmentation importante des cancers de la thyroïde parmi les enfants et les adolescents. Le nombre de victimes a été indéniablement accru par la tentative initiale du gouvernement soviétique de cacher l'accident, ce qui retarda les mesures d'évacuation. Une superficie estimée à 150'000 kilomètres carrés en Russie, en Biélorussie et en Ukraine subirent une contamination significative.

L'accident se produisit alors que le Président de l'Union soviétique Michael Gorbatchev tentait de libéraliser, par la perestroïka ("reconstruction") et la glasnost ("transparence") un système soviétique en train de couler. Tchernobyl et le nouveau climat de réformes furent à l'origine d'intenses débats autour des enjeux environnementaux, avec quelques résultats. Au début de l'année 1987, les autorités soviétiques publièrent un certain nombre de règlements environnementaux et entreprirent de dé-classifier des informations sensibles sur l'environnement. Ainsi, la conscience et le mouvement environnemental se développèrent rapidement, et devinrent des forces importantes du changement social.

Alors que le lien entre la destruction de l'environnement, les problèmes de santé et les politiques du régime devenaient évidentes, une opposition politique massive commença à s'exprimer par des démonstrations publiques. Les premières campagnes environnementales cohérentes, attisées par une phobie des radiations et une méfiance croissante envers les autorités, étaient des campagnes antinucléaires. Mais des décennies de répression avaient créé un chaudron en ébullition de mécontentements politiques plus larges, et les manifestations concernant l'environnement, bien qu'elles se justifiassent d'elles-mêmes, attirèrent des oppositions motivées par d'autres préoccupations. Dans les républiques hors de la Russie, par exemple, les manifestation environnementales canalisèrent les sentiments nationalistes, anti-militaristes et démocratiques. Le gouvernement autocratique soviétique, étant l'ennemi commun de divers groupes environnementaux, provoqua leur intégration dans les mouvements nationaux pour la démocratie.

Des voix dissidentes émergèrent de toute l'Union soviétique, mais une des plus significatives fut celle de Zelenyi Svit (Le Monde Vert), une organisation non-gouvernementale (ONG) fondée en Ukraine en 1987. Le rôle de l'Ukraine comme l'un des plus importants centres miniers et industriels l'exposa à une pollution industrielle importante, et Tchernobyl libéra un ressentiment latent, mais puissant, contre les projets industriels imposés par Moscou. Deux ans après son lancement, Zelenyi Svit était devenue une organisation faîtière de 300 groupes affiliés à travers l'Ukraine. En finançant des démonstrations de masse et des pétitions, le groupe réussit à faire pression sur les autorités pour qu'elles annulent quelques projets de centrales nucléaires et d'autres initiatives nuisibles pour l'environnement, et pour qu'elles dé-classifient des informations concernant l'accident de Tchernobyl, et des recherches sur les corrélations entre la pollution et les problèmes de santé. Zelenyi Svit fit également des propositions environnementales au parlement ukrainien qui contribuèrent à faire déclarer toute l'Ukraine région victime d'un désastre environnemental.

Les conditions étaient mûres pour la politisation rapide du mouvement environnemental. En Russie cette évolution fut plus lente, mais elle n'en devint pas moins un facteur important du déclin de l'Union soviétique. A travers les pays post-communistes, le mouvement gagna des forces grâce à l'union des préoccupations environnementales, démocratiques et économiques - assorties, pour ce qui est des républiques non russes, d'une aspiration à l'indépendance. En 1990 le mouvement s'était étendu pour inclure des centaines d'ONG environnementales. Bien que l'effet réel des groupes environnementaux soit difficile à quantifier, l'augmentation de leur dimension et de leur influence politique était si importante, juste avant la chute de l'empire soviétique, que certains experts créditent le mouvement d'une participation à sa chute.

La transition : théorie et réalité

Malheureusement ces jours prometteurs menèrent à une déception. Les espoirs de combiner la reconstruction environnementale avec des réformes démocratiques s'appuyant sur les forces du marché ne se sont par réalisés.

La plupart des gens ayant rejoint le mouvement pour la démocratie/l'environnement/la réforme de l'économie à la fin des années quatre-vingts croyaient qu'une forte dose de marché décentralisé, des institutions démocratiques, les technologies occidentales et l'intégration dans l'économie mondiale, résoudraient rapidement tous les problèmes environnementaux. Ce qu'ils avaient négligé est l'importance qu'avait joué le contexte à l'Ouest dans le développement du mouvement environnementaliste : celui d'institutions démocratiques établies, une longue tradition de confiance envers les gouvernements, et le respect des règles de droit. Voter simplement un grand nombre de lois peu réalistes ne fait pas davantage pour créer cette société civile que d'enfiler un costume de sorcière durant la fête d'Hallowen ne permet à un enfant de voler. En fait, dans le système chaotique post-communiste, les acteurs clefs de l'environnement (le gouvernement, les entreprises, et les citoyens) eurent tous tendance, à un degré ou à un autre, à ignorer ou à contourner les nouvelles lois.

L'espoir d'effets positifs de la libéralisation de l'économie sur l'environnement se révéla également irréaliste. La théorie avait prédit qu'en éliminant les objectifs artificiels, les protections et les subventions qui vont de pair avec les économies planifiées, les industries polluantes comme celle de l'acier et de l'énergie seraient particulièrement frappées. Les améliorations d'efficacité qui suivraient, les technologies plus propres, le passage à des industries moins polluantes, et les investissements " win-win " (moins d'émissions, plus hauts profits) mèneraient à des améliorations environnementales à long terme. La privatisation, et un plus juste prix pour les matières premières et les produits, créeraient des incitations pour réduire la consommation matérielle et les déchets.

A première vue, la théorie semblait juste. De nombreuses centrales âgées et inefficaces fermèrent leur portes, réduisant les nivaux de pollution jusqu'à quarante pour cent. Mais ces progrès furent bloqués. L'avènement de la transition créa des tendances lourdes qui finalement affectèrent l'environnement et affaiblirent les politiques de réforme :

Le déclin de la production économique. La production plongea durant les première années de la transition dans tous les pays post-communistes, avec un PNB qui diminua de 20% en Pologne et en Hongrie, et de 60% en Lituanie et en Ukraine. Le déclin abrupt des émissions polluantes résultait de ces baisses. Mais une production radicalement en baisse - impliquant souvent la fermeture des usines - signifia également des pertes d'emplois douloureuses. L'environnement profita temporairement de cette situation, mais au coût d'un chômage croissant, de pauvreté, de frustrations sociales, et d'un nouveau fossé (qui s'élargit encore aujourd'hui) entre les riches et les pauvres.


Des modifications de la structure économique qui augmentent la pollution. Dans certains pays post-communistes, les émissions polluantes ont moins chuté que ne l'a fait la production industrielle et économique, augmentant l'intensité de la pollution (des émissions par unité de production économique). En Russie, par exemple, le PNB a chuté de 42% entre 1990 et 1997, mais les émissions de dioxyde de carbone et du dioxyde de souffre ont chuté de 37%, celles des composés organiques volatils de 25%. Une des raisons de cette évolution est l'empressement à intégrer les économies post-communistes dans l'économie mondiale (avec la chute des revenus réels et le rétrécissement de la capacité locale d'achat) : la décroissance de la production était souvent supérieure dans les économies les moins polluantes, soit celles produisant des biens de consommation, ou basées sur les services, qui ne pouvaient concurrencer les produits importés moins chers et de meilleure qualité. Et dans le combat pour la survie, les firmes industrielles étaient moins concentrées sur le respect des normes et l'obéissance aux lois environnementales.

Une réglementation laxiste. Pendant ce temps, les législateurs ont tendance à ignorer les violations des normes environnementales lorsque leur application stricte pourrait fermer des usines et les gens se retrouver sans travail. Les gouvernements ne se sont pas seulement retirés de leurs responsabilités économiques dans la production (par la privatisation) ; ils ont souvent cessé également de réglementer les activités productrices. Là où les emplois sont rares, les gouvernements tendent à permettre une exploitation sans contrôle de l'environnement. Comme le dit Christopher Thies, de la campagne forêts chez Greenpeace : " La sur consommation cause de très graves problèmes environnementaux, mais une crise économique est également un risque : tout est alors produit au coût le plus faible possible. "

Augmenter l'intensité énergétique. Le basculement vers l'industrie lourde en Ukraine, en Russie et dans d'autres économies en transition signifie que l'usage d'énergie par unité de PNB a connu une augmentation. L'intensité énergétique a cru de 23% en Russie et de 52% en Ukraine entre 1990 et 1997. La plupart des pays post-communistes demeurent parmi les pays du monde dont l'efficacité énergétique est la plus faible. Les gains en efficacité seront uniquement réalisés lorsque les gouvernements commenceront à pratiquer des prix qui reflètent de manière adéquate les coûts énergétiques - et la plupart des consommateurs connaîtront des augmentations importantes de leurs factures énergétiques. (Le potentiel pour améliorer l'efficacité énergétique est considérable. Parmi les nombreuses possibilités, on retrouve l'installation à grande échelle de compteurs individuels pour le chauffage résidentiel et la consommation d'eau chaude, l'adoption de la co-génération et d'autres technologies de pointe, la révision des très inefficaces systèmes de chauffage par district, la production et l'usage d'appareil de maison moins gourmands en énergie.)

Le coût humain de toute cette transformation a été profond. Le Programme des Nations unies pour le Développement a conclu que la transition a augmenté la pauvreté, le crime, les maladies, et les taux de mortalité, spécialement dans les pays de l'ex-Union soviétique. La perte en vies humaines d'hommes jeunes et d'âge moyen a été le coût le plus lourd. Près de 5.9 millions d'hommes " manquent " en Russie seulement, 2.6 millions en Ukraine : au total on parle de 9.7 millions dans les pays en transition. Le causes sont un taux de suicide en hausse et une crise dans la santé.


La pauvreté est aussi importante. Le nombre de gens vivant avec moins de 4 dollars par jour dans tous les pays communistes a augmenté, de 4% en 1988 à 32% en 1994, et nombreux sont ceux, selon la Banque mondiale, qui vivent en fait avec moins de 2 dollars. Les crimes liés à la drogue ont explosé durant les années quatre-vingt-dix. Des maladies telles que la tuberculose, la polio, la diphtérie, hier bien maîtrisées, refont surface. La corruption se maintient et se développe : le rapport de l'ONG " Transparence internationale " en 2002, ne classe aucun des pays post-communistes à une position meilleure que 27e sur 102 (la Slovénie) ; la Russie est 71e, devant la Roumanie, l'Albanie, la Géorgie, l'Ukraine, et quelques autres pays post-communistes. Finalement le PNUD estime que la part du marché noir en fonction du PNB, dans les pays post-communistes, représentait de 10 à 50% des économies au milieux des années quatre-vingt-dix, et que ce pourcentage continue d'augmenter.

L'environnement orphelin

Les occasions sans précédent de donner forme à la politique environnementale dans les pays post-communistes furent pour l'essentiel ratées, et l'application des législations environnementales fut affaiblie ou abaissée, et la santé environnementale de la région en général demeure pauvre. Des ressources limitées, et le sentiment d'un opposition entre les objectifs environnementaux et économiques, servirent de justificatif au report des objectifs pour un environnement plus propre. Ceux-ci devront attendre l'émergence d'une économie plus solide, d'institutions plus viables, et le soutien populaire afin de raviver l'application de la loi. Tom Garvey, un ancien responsable à l'environnement de l'Union européenne, a appelé cette philosophie " polluer aujourd'hui, payer plus tard ".

Les autres problèmes incluent l'inexpérience des gouvernements autonomes, la corruption et l'inefficacité des officiels, des systèmes légaux qui fonctionnent mal, et un cynisme rampant. Les législateurs ont l'habitude d'être des meneurs de claque, ils connaissent tout des lois " d'aspiration " qui fixent des normes idéales, mais ils manquent d'expérience lorsqu'il s'agit de mettre en place des systèmes légaux visant des objectifs réalisables. Ils luttent aujourd'hui pour se ré-inventer en concepteurs de lois efficaces. La vieille croyance selon laquelle de meilleures lois vont produire de meilleures pratiques - sans considération pour les capacités sociales nécessaires à leur mise en œuvre, le besoin d'institutions, et d'argent - demeure.

Les politiques venues de l'Ouest ont certainement rendu la situation pire encore. Les promesses politiques des nationaux-démocrates de la fin des années quatre-vingts (environnement, marché, démocratie) furent rapidement balayées par la thérapie de choc d'une libéralisation économique rapide, au moment ou le Fonds monétaire international et la Banque mondiale appliquèrent ce qui fut appelé le " consensus de Washington " concernant les réformes. Ces changements drastiques (appliqués avec des résultats très mitigés dans les pays en développement) signifiaient l'ouverture des économies à davantage de commerce, la vente des industries et des entreprises propriétés de l'État, et la réduction et l'élimination des contrôles de prix, parmi d'autres mesures. Dans les bouleversements qui suivirent, de nombreuses personnes, et parmi elles la classe moyenne qui formait l'épine dorsale du mouvement environnemental, oublièrent l'environnement pour se concentrer sur leur survie. Dans l'ancienne Tchécoslovaquie par exemple, 14% seulement des citoyens identifiaient l'environnement comme une priorité en 1992, comparé à 83% deux ans plus tôt. Le nombre de membres d'ONG chuta à travers l'Europe centrale et de l'Est. Alors que les soutiens au mouvement s'érodaient et qu'il s'en trouvait affaibli, l'environnement disparut du programme de la plupart des partis influents, ces derniers maintenant uniquement quelques slogans creux.

La voie était alors dégagée pour une marée de décisions politiques " pragmatiques " qui restaurèrent le rythme de la dégradation environnementale d'avant la transition. Par exemple, le parlement ukrainien qui faisait face à des pénuries d'énergie et aux coûts élevés de l'énergie importée de Russie, vota en 1993 l'annulation du moratoire sur les nouveaux réacteurs nucléaires et le maintien de l'exploitation des unités restantes à la centrale énergétique de Tchernobyl. Des entreprises industrielles, fermées pour des raisons environnementales, furent ré-ouvertes. Ailleurs, la priorité des gouvernements sur les activités d'extraction fut renouvelée. En Russie par exemple, la production de pétrole a presque retrouvé les niveaux d'avant la chute, et génère approximativement 55 milliards de dollars chaque année. Selon des rapports de l'Union européenne, les compagnies de pétrole russes déversent approximativement 20 millions de tonnes de pétrole brut chaque année, soit 5% de l'extraction. (Tous le pétrole déversé par l'accident de l'Exxon Valdez en Alaska en 1989 équivaut à moins que ce que déverse la Russie en une journée.) Au Kazakhstan, près de 70% des investissements étrangers directs sont allés dans l'extraction, qui représente maintenant près de la moitié de la production industrielle.


Le dernier clou dans le cercueil de la cause environnementale fut la résurgence de la vieille nomenklatura communiste, la classe dominante des élites bureaucrates du Parti communiste. Après la chute du communisme, la nomenklatura s'est très habilement transformée en une nouvelle oligarchie composée de clans, et manipula alors les réformes pour s'emparer des avoirs nationaux et établir des monopoles. Durant la privatisation des entreprises d'État, les oligarques devinrent souvent les propriétaires d'entreprises d'extraction et d'entreprises industrielles. Ils devinrent également le plus puissant lobby d'intérêts privés, avec un penchant très marqué contre l'environnement. Leurs alliés incluent tous ceux qui bénéficient d'entreprises risquées et destructrices de l'environnement - de nombreux scientifiques et ingénieurs, des officiels, des travailleurs craintifs à l'idée de perdre leur emploi, ainsi que les résidents de villes industrielles avec une organisation centralisée.

Dans l'atmosphère actuelle de " capitalisme sauvage " et de corruption florissante, les oligarques et de nombreux nouveaux hommes d'affaires n'ont aucune motivation pour respecter la réglementation environnementale, et ont tendance à exploiter les failles de la législation et la faible application des lois pour maximiser leurs profits. Cette manière de faire sépare artificiellement l'économie de l'environnement, et fait la promotion de l'une au détriment de l'autre, le nouveau système politique et économique différant peu de celui qu'il a remplacé.

L'Ukraine : dix ans après

Comment situer l'Ukraine dans ce panorama ? Au cours des dernières années, plusieurs méthodes ont été développées pour comparer la performance environnementale des pays, et la durabilité à long terme de leurs économies. L'Ukraine n'est bien placée dans aucun des classements. L'Index de durabilité environnementale du Forum économique mondial, par exemple, classe l'Ukraine au 100e rang sur 122 pays. Dans son rapport Une planète vivante en 2002 le WWF, qui utilise la méthodologie de l'empreinte écologique, met l'Ukraine au 111e rang sur 146. Le système d'évaluation prenant en compte un grand nombre de paramètres, développé par Robert Prescott-Allen et décrit dan son livre The Wellbeing of Nations, place l'Ukraine au 128e rang sur 180.

Le mauvais classement de l'Ukraine reflète son développement historique. Du fait de sa tradition industrielle, d'une population instruite, et de riches ressources minéralogiques, l'Ukraine est devenue l'un des centres industriels et technologiques de l'ex-Union soviétique. En 1990, approximativement 40% du complexe militaro-industriel était situé en Ukraine, dont des entreprises productrices de fusées spatiales, de missiles, d'avions militaires de transport, de gros cargos et d'autres équipements militaires, de tanks, de technologies spatiales, de satellites, et de centrales nucléaires. L'Ukraine était également l'hôte de nombreuses usines métallurgiques et chimiques et de raffineries de pétrole, ainsi que de centaines de mines desquelles le charbon, le fer, l'uranium et d'autres ressources importantes étaient extraits. Bien qu'elle ne représentât que 18% de la population de l'ex-Union soviétique et moins de 4% de son territoire, l'Ukraine en 1990 comptait pour plus de 30% de la production industrielle soviétique, et 25% de sa production agricole. Mais cette production était réalisée au coût d'une sur-utilisation massive des ressources naturelles et d'un pollution majeure de l'environnement - dont la contamination radioactive de vastes régions lors de l'accident de Tchernobyl n'est que l'exemple le mieux connu.

Lorsque l'Ukraine est devenue indépendante en 1991, elle fit face à une économie défaillante, hautement centralisée et orientée vers l'industrie lourde, enchaînée à des technologies d'un autre temps, et mal préparée pour les chocs à venir. Par exemple, son usage inefficace de l'énergie se révéla être une faiblesse de taille lorsque, en 1992 et 1993, une bonne partie de l'énergie consommée en Ukraine connut une soudaine hausse lorsque la Russie augmenta ses prix pour rejoindre les prix pratiqués par la communauté internationale. Un autre choc se fit sentir lorsque l'économie nationale, autrefois protégée, fut jetée d'un coup dans le système économique mondial. Et après 70 ans de direction communiste, la structure de gouvernance ukrainienne était un foutoir : les institutions sociales clefs (i.e., le Parti communiste et les institutions légales) étaient en ruine ou discréditées alors que les nouvelles n'avaient pas encore été créées. Pratiquement chacun vivait avec des mythes obsolètes, l'état d'esprit et la " carte mentale " de la société industrielle communiste.

Une réponse globale et intelligente à cette situation aurait passé par une réforme gouvernementale, des innovations sociales et technologiques, une restructuration de l'économie et des marchés, et par l'émancipation de la société civile. C'était là, sans le moindre doute, une exigence de taille - et l'élite au pouvoir, issue des restes de la bureaucratie communiste provinciale au pouvoir, a pour l'essentiel échoué dans cette réforme. Le gouvernement déclara formellement la transition à la démocratie et à l'économie de marché, mais les réformes furent dans un premier temps repoussées, puis appliquées de manière hasardeuse. Le peuple ukrainien n'a jamais reçu une vision claire de l'objectif de la transition du pays. Et pendant que l'oligarchie était désemparée et manœuvrait à son avantage, les conditions de vie en Ukraine se son détériorées.

L'économie. Le PNB de l'Ukraine a plongé de presque 60% durant les années quatre-vingt-dix, et le revenu moyen ajusté à l'inflation est tombé de plus de la moitié. Des industries lourdes (métallurgie, mines, raffinage, et l'énergie) représentent aujourd'hui plus de 58% de la production économique, en hausse de 23% depuis 1991. La proportion de la production consacrée aux machines (dont les outils qui aident à moderniser et à améliorer le processus manufacturier) a chuté de 37% en 1991 à 19% en 1997. Bien que la part du PNB exportée depuis trois ans varie entre 55 et 60%, la structure d'exportation a rapidement été altérée, en pire ; les métaux, les produits chimiques et les produits agricoles représentent aujourd'hui les principaux produits d'exportation, alors que les exportations de haute technologie ont décliné. En 2002, la part des produits industriels lourds dans les exportations ukrainiennes était de plus de 60%.

Les conditions sociales. L'espérance de vie en Ukraine a décliné de manière générale. La population se réduit d'approximativement 350'000 personnes par année. La chute du revenu personnel et l'insécurité générale quant à l'avenir ont contribué à réduire le nombre des mariages et à les rendre plus tardifs, à augmenter le nombre de divorces, à freiner la natalité et à multiplier les avortements. Environ 60% des familles ukrainiennes n'ont qu'un seul enfant.

L'environnement. Les coûts environnementaux de l'économie ukrainienne ont augmenté dès lors qu'elle est devenue davantage consommatrice de ressources et hostile aux mesures en faveur de l'environnement. L'intensité mondiale du carbone (les émissions de carbone par unité de production) est tombée d'un tiers entre 1950 et 1999 ; celle de l'Ukraine a augmenté de 29% entre 1992 et 1999, et est presque quatre fois supérieure à la moyenne mondiale. Durant la dernière décennie, la consommation énergétique a chuté en Ukraine, mais la réduction encore plus importante de la production économique a rendu en termes relatifs l'économie ukrainienne beaucoup moins efficace que celle des autres pays industriels et post-communistes (voir les chiffres).

Ce sont là des tendances inquiétantes, mais le gouvernement continue à tout subordonner à la croissance économique. Par exemple, en 1999, le gouvernement a rendu caduc une loi d'imposition, soutenant ainsi des industries minières et métallurgiques vieillissantes (plus de la moitié de la production d'acier ukrainienne utilise le procédé Siemens-Martin développé en dans les années 1860.) Cette évolution a encouragé une augmentation de la consommation inefficace des ressources naturelles, de la pollution environnementale, et de l'importation d'énergie en provenance de Russie. Mais les subventions sont à l'origine de la participation des industries minière et métallurgique à la croissance de 21% de l'économie Ukrainienne entre 2000 et 2002.

Si le gouvernement est largement responsable en raison de son approche à courte vue du développement, la communauté ukrainienne des affaires doit partager cette responsabilité. Un progrès vers le développement durable nécessite des entreprises socialement responsables, et du point de vue de l'environnement, prêtes à faire évoluer leurs pratiques et à aider à la création d'une structure réglementaire rationnelle et applicable (impôts, subventions, normes environnementales, permis négociables, etc.). L'industrie ukrainienne en particulier a grand besoin de technologies efficaces et écologiques, d'une gestion efficace des ressources et de l'environnement, et de systèmes de production propres et sûrs. Malheureusement les industries ukrainiennes, et la communauté des affaires, est un réservoir de la vieille nomenklatura, soucieuse d'écrémer une industrie obsolète pour battre la concurrence et encaisser des profits faciles.

Ce n'est donc pas une surprise si le développement durable est un thème très périphérique en Ukraine. Des millions de mots ont été publiés sur le développement durable au cours des dernières décennies, mais presque aucun n'est en ukrainien. L'ignorance sur les idées du développement durable, y compris de ses rudiments, est une constante en Ukraine. Mettre en lumière les avantages du développement durable et créer un sentiment d'urgence autour de ce thème, doit être au centre de toutes les politiques envisageables pour éloigner l'Ukraine des désastres économiques, sociaux et environnementaux qui semblent être l'avenir du pays. Il est temps de changer de parcours.

La nouvelle voie

Selon les endroits, le développement durable pose différents défis. Ce qui rend unique les pays post-communistes, ce sont les restes de l'état d'esprit qui prévalait à l'époque communiste, des structures économiques d'une autre époque, une tradition de rapacité environnementale - et la soudaine opportunité, inattendue, qu'offre la chute soudaine du vieil ordre et la libéralisation d'avoirs économiques et sociaux en vue d'une réorganisation en fonction de nouveaux principes. La question centrale est, bien entendu, selon quels principes ? (Dix pays d'Europe centrale et de l'Est veulent rejoindre l'Union européenne, ce qui pose différents défis.)

                  

Lorsque cette opportunité s'est offerte au début des année quatre-vingt-dix, l'Ukraine et d'autres pays firent face au besoin de transformations majeures et sans précédents. La réponse - l'application, comme un réflexe, des politiques du consensus de Washington - ne fut pas très créative. Il en a résulté un appauvrissement et un insécurité croissante ; les économies de leurs pays sont devenues exportatrices de produits de base plutôt que productrices de produits finis à haute valeur ajoutée ; et la qualité environnementale poursuit sa glissade vers le bas.



L'intégration à l'UE

Tous les pays post-communistes doivent faire face aux exigences du développement durable, mais 10 pays d'Europe centrale et de l'Est - la Bulgarie, le République tchèque, l'Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie - font face à un obstacle spécifique : ils sont en passe d'adhérer à l'Union européenne.

Pourquoi l'intégration à cette alliance riche et progressiste du point de vue de l'environnement sera-t-elle difficile ? Parce que les quelques 200 directives environnementales précisent en détail des normes à respecter pour une liste stupéfiante de problèmes environnementaux. Les dix pays de la région aspirant à l'accession devront développer des règles, des procédures, et des installations pour respecter chacune d'elles - et en payer pratiquement tous les coûts (estimés à 127 milliards d'euros en 1997). Cela demandera d'augmenter de manière importante les dépenses actuelles dans le secteur.

Et il existe encore d'autres complications. Par exemple, les pays qui cherchent à adhérer à l'Union se doivent d'en respecter les normes de telle sorte qu'en réalité les directives viennent de loin sans tenir compte des contraintes locales - une manière de faire rendue très impopulaire sous le communisme. Par ailleurs, les gouvernements des pays adhérents manquent souvent de l'expertise pour comprendre les exigences techniques, et les ministères concernés peuvent manquer de l'autorité administrative pour s'assurer le respect des normes. Les gouvernements doivent cultiver le soutien populaire pour que les changements se produisent, mais les bureaucraties considèrent souvent la participation populaire comme une contrainte, ou même comme subversive. Cette situation crée un défi politique majeur.

Enfin, il n'est même pas certain qu'un respect des directives environnementales de l'UE mènera le pays vers le développement durable. Les critiques affirment que l'UE défend un modèle de développement conventionnel à grande échelle, non pas un développement économique durable. L'Agence européenne de l'environnement a rapporté en 1998 qu'aucune amélioration notoire n'avait été constatée sur 12 problèmes environnementaux depuis cinq années. En mai, l'Agence a rapporté que de nombreuses tendances environnementales sont encore négatives, et que certains progrès, comme la réduction des émissions de gaz à effet de serre, sont essentiellement le résultat de pertes enregistrées par l'industrie lourde en Europe de l'Est, et de la récession économique. Ainsi, le modèle que l'UE veut faire adopter aux pays candidats à l'adhésion a déjà du mal dans des pays où les ressources investies sont importantes, et où les compétences sont disponibles.

L'adhésion à l'UE pourrait ainsi se transformer en une cage dorée. Les autres pays post-communistes pourraient mieux s'en sortir en suivant leur propre voie vers la durabilité de leur économie, et ils pourraient ainsi approcher le développement durable comme une manière d'améliorer leur bien-être général et de développer des politiques qui sont appropriées, là où elles doivent être appliquées.

Reprogrammer l'Ukraine afin de construire une structure favorisant le développement durable exige une fondation solide (guidée par une vision globale) avec certaines politiques spécifiques. Cette fondation doit avoir trois piliers :

Mettre en évidence le positif. Les problèmes environnementaux et de durabilité sont souvent présentés comme un choix entre (comme le dit avec humour par Woody Allen) d'une part le désespoir et une situation sans issue, et d'autre part la disparition totale de l'humanité. Johannah Bernstein de l'Institut pour l'environnement de Strockholm a très justement défendu l'idée que pour mettre le développement durable à l'ordre du jour d'une politique nationale, le projet doit être décrit non pas comme une mesure pour renforcer la protection de l'environnement, mais comme une façon d'améliorer la vie et le bien-être de la population de différentes manières.

Une bonne gouvernance. Selon Bernstein, cela signifie rendre le gouvernement " transparent, participatif et responsable permettant un accès complet à l'information pertinente et aux processus de décision à toutes les personnes concernées ". Considérant la faible réserve en capital social de l'Ukraine et la dislocation de la société, la réforme du système de gouvernance constitue, si ce n'est un pré-requis à la durabilité, du moins un processus qui doit se produire en parallèle. Cette situation, d'une certaine manière, complique les choses, mais elle crée également une opportunité pour la construction d'une coalition publique large afin de soutenir le changement.

Des carottes, pas des bâtons. L'Ukraine doit développer des mesures incitatives plutôt que des approches de type " commander-contrôler ". Au-delà du fait qu'elles sont plus positives, ces mesures sont davantage compatibles avec les réformes du marché, nécessaires pour mettre l'économie du pays sur un bon chemin. Elles sont à la fois moins chères, moins susceptibles qu'on leur résiste et qu'on les ignore que ne le sont les politiques d'économie planifiée ayant échoué à l'époque communiste.

Une fois ces trois idées exposées, la superstructure peut être mise en place en commençant par le projet fondamental d'éducation publique s'appuyant sur un projet de développement cohérent. Les Ukrainiens doivent comprendre que la stratégie actuelle - s'appuyant sur une croissance dans des industries lourdes dépassées - ne pourra ne serait-ce que rétablir en une décennie le niveau de vie perdu, encore moins offrir un appui solide à long terme pour l'économie. Le premier objectif de cette campagne devrait être de toucher la très large classe de professionnels d'âge moyen. Une fois que ces nouvelles idées auront pris racine dans ce groupe, leur diffusion sera facilitée.

Sur le front des politiques, l'Ukraine devrait réformer son système d'imposition selon les principes des taxes écologiques : imposer ce qui est mauvais (la pollution et la dégradation des ressources) plutôt que ce qui est bien (les emplois et les revenus). Comme dans la plupart des pays, le système d'imposition rend l'emploi coûteux en comparaison des autres investissements économiques (en Ukraine, les impôts sur les salaires et les contributions aux programmes sociaux obligatoires, payés par les employeurs, représentent en moyenne 40% d'un salaire). Cette situation rend les employeurs hésitants à embaucher, elle encourage les paiements comptant, et alimente l'économie parallèle. En même temps elle rend l'énergie et les ressources naturelles relativement bon marché (surtout si on considère les subventions dont elles jouissent), ce qui encourage le gaspillage. Le déplacement de l'imposition devrait maintenir son taux pour minimiser les oppositions politiques.

Les améliorations en efficacité énergétique sont indispensables à une prospérité viable en Ukraine. Heureusement, le potentiel pour améliorer l'efficacité énergétique dans ce pays (et dans les autres pays anciennement communistes) est important et plusieurs investissements nécessaires à cette évolution s'autofinanceraient très rapidement. Des politiques appropriées incluraient la promotion d'améliorations technologiques, des modifications économiques structurelles vers des activités moins consommatrices d'énergie, et des modifications quant au modèle énergétique en vigueur.

L'Ukraine devrait également travailler dur pour développer ses ressources énergétiques renouvelables. L'Ukraine possède les terres agricoles parmi les meilleures du monde et la biomasse, l'éthanol et les carburants bio-diesels qu'elle peut en tirer sont autant de développements potentiels favorables : ils brûlent mieux, ils diminueraient la vulnérabilité des fermiers face à la spéculation saisonnière sur le prix des carburants, ils élargiraient le marché de l'agriculture et stimuleraient l'économie rurale ; et ils réduiraient la dépendance aux importations énergétiques. De nombreuses terres sont en jachère forcée, et il existe de nombreuses possibilités d'améliorer la production agricole de manière à ce que le pays puisse consacrer de larges surfaces à des cultures à buts énergétiques. D'autres sources renouvelables, dont le vent et les mini centrales hydrauliques, pourraient également contribuer modestement à cette mixité énergétique ukrainienne.

La communauté internationale peut apporter son soutien en faisant la promotion du commerce international équitable. La libéralisation des marchés mène souvent à la dégradation du capital naturel. L'Ukraine doit souvent exporter des ressources naturelles dont elle a un grand besoin (e.g. du métal ferraillé, des semences de tournesol) ce qui empêche des entreprises locales d'en faire usage pour leur apporter une valeur ajoutée. L'Ukraine devrait être libre de faire usage d'outils économiques spécifiques pour protéger l'environnement et ses intérêts économiques nationaux des mauvais effets de la mondialisation. Par exemple, des tarifications environnementales pourraient être utilisées pour prévenir l'exportation de ressources rares - mais uniquement si l'Ukraine n'est pas menacée par des sanctions économiques en provenance de l'Union européenne ou exclue de l'Organisation mondiale du commerce.

Cette approche défend le principe d'autonomie. Une isolation radicale (comme l'Albanie maoïste d'avant la chute du communisme, par exemple) n'est ni sensée, ni même possible. Pourtant, alors que le flot de diktats en provenance de Moscou a cessé, on retrouve aujourd'hui des forces économiques mondiales, des structures et des contraintes empêchent l'Ukraine de définir librement le profil de son économie pour servir sa population et ses intérêts. L'autosuffisance signifie trouver un juste équilibre entre l'ouverture du pays à la mondialisation et la protection de ses intérêts nationaux, de l'environnement, et de son identité. Par exemple l'Ukraine a besoin de développer des produits domestiques pour le marché interne, optant pour le commerce international uniquement lorsque ce dernier est clairement plus efficace. Au niveau local, les communautés devraient être capable de satisfaire l'essentiel de leurs besoins par elles-mêmes, en faisant un usage maximal des ressources locales. Et puisque l'investissement de capitaux internationaux vient en général par l'entremise d'institutions épousant le modèle traditionnel de développement, il est peu probable qu'ils soient disponibles pour l'Ukraine en des quantités importantes, ou libres de contraintes ou de conditions incompatibles avec la poursuite de cette nouvelle vision. Dans la mesure du possible, l'Ukraine devrait s'appuyer le plus possible sur des capitaux intérieurs pour se reconstruire.


Les prévisions politiques en Ukraine : mauvais temps annoncé

Bien que l'Ukraine soit nominalement démocratique, les politiques du régime dirigé par le Président Leonid Kuchma ne peuvent être décrites que comme oppressives. Cela est clairement illustré par le traitement réservé aux médias, qu'il tente de contrôler en distribuant des cadeaux, par la censure, l'imposition de contenu, le harcèlement, l'intimidation, et probablement l'assassinat. La correspondante du Time Maryann Bird a rapporté qu'une démonstration anti-gouvernementale à Kiev en septembre dernier a rassemblé des dizaines de milliers de personnes (les estimations diffèrent), mais les photographes des agences de nouvelles furent empêchés de prendre des photos jusqu'au moment où la plupart des manifestants étaient entrés chez eux. Le temniki du gouvernement (une note hebdomadaire à la presse) explicite le contenu et le ton attendu dans les reportages. De fait il peut être dangereux d'ignorer ces consignes ; l'agression physique de journalistes n'est pas rare, et au moins trois journalistes critiques du régime sont morts mystérieusement en 2000. (A ce jour aucune enquête crédible sur ces événement n'a été menée.)

Le gouvernement craint une presse inquisitrice. D'une part, sa légitimité est en question. L'ONG des droits de la personne Freedom House, qui évalue chacun des anciens pays post-communistes pour son niveau de démocratisation et son respect du droit, a rétrogradé l'Ukraine chaque année depuis 1998. Lorsqu'un juge très expérimenté entreprit une enquête criminelle contre le président Kuchma sur un nombre important d'accusations, la Cour suprême bloqua la procédure, et le juge fut menacé d'être démis de ses fonctions. Malgré des tactiques électorales douteuses, les candidats pro-Kuchma reçurent seulement 18% des votes lors de l'élection du parlement en 2002, ce qui leur octroie 24% du pouvoir de vote comme Parti. Mais les machinations du régime aidèrent les candidats pro-Kuchma a gagner haut la main dans certaines circonscriptions précises (celles-là même que constituent la moitié des sièges) et Kuchma se retrouva avec une courte majorité au Parlement.

Une réforme est clairement nécessaire, non seulement pour restaurer la foi dans le pays, mais également pour créer un climat raisonnablement attractif pour les investissements étrangers dont l'Ukraine, avec ses propres ressources, a besoin pour se moderniser et évoluer vers un développement durable. Heureusement l'opposition politique peut aligner toute une série de dirigeants respectés et réformateurs. Le moment est peut-être mûr : plus de 70% des Ukrainiens interrogés à la fin de l'année 2002 souhaitaient la démission de Kuchma. La prochaine élection présidentielle aura lieu en 2004, et la loi actuelle interdit à Kuchma de se représenter.

On recherche des exemples

L'Ukraine est à l'évidence loin de réaliser ces réformes, et le climat politique actuel rend les avancées difficiles (voir encadré). Le développement durable a besoin d'un champion. Seul un mouvement politique peut donner la légitimité nécessaire à des dirigeants faisant le promotion de réformes, et produire la pression nécessaire à la mise en chantier de changements significatifs. Un Lancelot naturel serait une coalition entre écologistes et travailleurs, ce qui renforcerait les syndicats existants, définirait les intérêts communs avec le mouvement environnemental, et ferait la promotion de leur coopération pour élargir le profil politique du développement durable.


Comme toute nation, l'Ukraine doit faire face à la modernité, qui est irrévocablement détachée du passé par l'émergence de révélations écologiques et d'impératifs issus des 40 dernières années. L'Ukraine doit s'adapter à ces exigences et intégrer ses efforts avec ceux de la communauté internationale pour défendre ses intérêts nationaux. La crise actuelle en Ukraine pourrait en fait fournir une occasion pour un changement radical et pionnier. Alors que dans la plupart des pays occidentaux le système n'est pas viable, mais donne l'impression à la plupart des gens de bien fonctionner, en Ukraine, le système ne fonctionne pas bien du tout, excepté pour l'élite au pouvoir. Il produit donc une légitimité limitée. La combinaison de la crise économique, du peu d'investissements, et du rejet du statu quo, ouvre un étroite fenêtre qui pourrait permettre à l'Ukraine de faire un bond direct à un système viable, c'est-à-dire durable.

Mais ce but ambitieux nécessite une stratégie de développement offrant un vision claire des possibilités d'un bien-être humain et mondial à long terme. Le rôle premier d'une coalition entre écologistes et travailleurs serait l'articulation de cette perspective, une vision qui serait une source d'inspiration pour la population souffrante d'Ukraine - pas un appel sinistre au sacrifice, mais une exhortation pleine d'espoir pour la construction d'un avenir meilleur. La coalition doit également aider l'Ukraine à soutenir les dirigeants courageux qui comprennent le projet, et vont participer à diffuser le message : comme le communisme a succombé à son impossibilité de voir la vérité économique et écologique, le capitalisme - qu'il soit prédateur ou éclairé - peut être détruit par le même aveuglement.

Viktor Vovk est directeur de l'Institut pour le développement durable à Kiev en Ukraine et attaché de recherche à l'Institut Worldwatch. Thomas Prugh est rédacteur en chef à l'Institut Worldwatch.