Edito:
L'étude du développement: vaste programme !
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Par
Benoit
Lambert, rédacteur en chef
Depuis
le début de la Révolution Industrielle au XVIIIe siècle,
nos sociétés ont connu un nombre tout à fait spectaculaire
de transformations. Leur énumération pourrait noircir
de longues pages. De sociétés agraires, une bonne moitié
de l'humanité a connu une spectaculaire mutation vers des sociétés
hautement technologiques, urbaines dans leurs habitats, et consommatrices
dans leur style de vie. D'une dizaine de villes avec plus d'un million
d'habitants au début du XXe siècle, nous sommes passés
à plus de 400 aujourd'hui. Ces sociétés ont inventé
des objets inconnus jusqu'alors - la machine à écrire
remplacée par l'ordinateur aujourd'hui, le téléphone
et le télécopieur, le téléviseur, l'automobile,
le train et l'avion, la bicyclette, les fruits importés de pays
lointains... - et, fait unique dans l'histoire de l'humanité,
elles ont reproduit ces objets par dizaines de milliers, par centaines
de milliers, par millions, puis aujourd'hui, par milliards d'unités.
Limitant notre appréciation à l'aspect quantifiable, voir
comptable, de l'activité économique, nous avons qualifié
ces sociétés industrielles de " développées
". Mais la croissance économique apparaît de plus
en plus comme néfaste à l'homme : lorsqu'elle n'est pas
génératrice d'inégalités, elle est destructrice
de l'environnement naturel et construit (pollution, bruit, etc.). On
observe de plus en plus un décrochage entre croissance économique,
d'une part, et qualité de vie, d'autre part.
Archétype
de cette croissance économique exponentielle, on pourrait compter
un milliard de voitures dans le monde d'ici 2020 ! Nous n'allons pas
revenir ici sur les nombreux problèmes environnementaux associés
à cette frénésie reproductrice de quatre-roues
motorisés. Mais, outre l'environnement, rappeler les disciplines
qui devraient être mises à contribution pour évaluer
les effets de cette démultiplication. Elles sont au moins au
nombre de quatre : l'éthique, puisque le domaine des transports
est celui dont la contribution au réchauffement du climat croît
le plus vite ; les sciences sociales, parce que ses effets sur la vie
des personnes, et l'urbanisme dont il est à l'origine, sont souvent
problématiques ; la psychologie, parce que l'uniformisation dont
elles sont la source mine le moral des citadins ; l'économie,
parce que notre hyper-mobilité a fini par tuer la mobilité
et que les coûts des incessantes congestions dans nos villes rendent
le macro-système des transports de plus en plus coûteux.
Ces
excès de la société de consommation, dont la voiture
est un élément caricatural, ont fini par déclencher
un mouvement intellectuel qui met en doute la sacro-sainte croissance
économique. Certains appellent aujourd'hui ouvertement à
" la décroissance ". Admettons-le, définir "
le développement durable ", cet oxymore (l'association de
deux mots en apparence antinomiques), n'est pas toujours tâche
facile ! Mais la banalisation par certains partisans de la décroissance
des efforts pour réduire les effets négatifs sur l'environnement
naturel et humain des activités économiques - recyclage,
écologie industrielle, énergies renouvelables, nouvel
urbanisme - ne constitue-t-elle pas à son tour un excès
d'idéalisme celui-là ?
Définir
le développement durable : c'est ce que tentent de faire Thomas
Prugh et Erik Assadourian dans ce numéro de " L'État
de la planète ". Ils signalent en outre : "Entre 1990
et 2000, par exemple, les Américains ont jeté 7 millions
de tonnes de boîtes d'aluminium, assez pour reconstruire 25 fois
en entier la flotte commerciale mondiale d'avions. Or plutôt que
de recycler l'aluminium après usage, ce qui utiliserait 95 pour
cent moins d'électricité que de fondre de l'aluminium
vierge, de nouvelles mines ont été gougées au milieu
des écosystèmes vierges, provoquant leur perturbation
et celle de ceux qui en dépendent." Une estimation qui laisse
tout de même songeur, comme ces quelques chiffres sur le recyclage
en Suisse...
L'État
de Genève s'est fortement engagé en faveur du recyclage.
Il n'utilise plus que du papier recyclé et dans une brochure
intitulée " Ne mettons pas tout dans le même sac !
" rappelle en outre qu' " il faut vingt fois plus d'arbres,
cent fois plus d'eau et trois fois plus d'énergie pour fabriquer
la même quantité de papier blanc que de papier 100% recyclé.
" Le Département de l'environnement en profite pour en finir
avec les fausses rumeurs : " Non, le papier recyclé ne cause
aucun problème dans les imprimantes et photocopieuses. Plusieurs
fournisseurs livrent leurs appareils avec un paquet de papier recyclé.
"
Autre
exemple de bonne pratique : l'aluminium. L'aluminium est un métal
obtenu par la réduction de l'alumine, un oxyde que l'on extrait
du minerai de bauxite. En moyenne, il faut 4 tonnes de bauxite pour
produire 2 tonnes d'alumine, qui permettent à leur tour la production
d'une tonne d'aluminium. Lorsqu'il est incinéré avec les
ordures ménagères, l'aluminium fond et se retrouve mélangé
aux scories d'incinération. L'aluminium est ainsi, en principe,
perdu pour toujours. A Genève, l'aluminium est récolté
dans 43 communes sur 45, et en 2001, le taux de récupération
des cannettes en alu a atteint 91% en Suisse. La liste des objets en
aluminium qui peuvent être recyclés est d'ailleurs assez
impressionnante : canettes, feuilles d'alu, tubes de mayonnaise ou de
moutarde, barquettes pour plats pré-cuisinés, bombes aérosols,
casseroles (sans les pièces en plastique), passoires, moules
à cake, cafetières expresso, cintres, bâtons de
ski, articles de camping (gourdes, etc.), jantes de bicyclette, etc.
En
Suisse plus d'un million de tonnes de vieux papier sont récoltées
chaque année. S'il fallait éliminer cette montagne, des
milliards seraient nécessaire pour construire de nouvelles usines
d'incinération. " La valorisation est bien plus économique
et écologique " affirme Pieter Poldervaart, un spécialiste
suisse de la question. En plus, elle fournit aux fabriques de papier
et de carton les deux tiers de leur matière première.
Comme pour l'alu, le taux de récupération du verre dépasse
91%. En quantité, c'est le vieux papier et le carton qui l'emportent.
Le recyclage du PET (téréphthalate de polyéthylène,
un plastique facilement recyclable) atteint, lui, 80%. Certes il est
fabriqué à partir de pétrole brut, mais il ne contient
pas de chlore, contrairement au PVC interdit depuis 1991 en Suisse pour
les emballages de boissons. Le froid, la chaleur et même une chute
de deux mètres ne peuvent presque rien contre l'élasticité
de la bouteille en PET. Contrairement à d'autres matériaux
qui perdent de leur valeur à chaque recyclage, la chimie des
plastiques permet de conserver, voire d'améliorer, la qualité
du PET.
Au
regard de ces chiffres il convient d'être prudent avant de diminuer
le rôle que peut jouer le recyclage dans une réponse à
l'agression de la Biosphère: à l'évidence le recyclage
peut réduire dans des proportions considérables l'impact
de l'humanité sur l'environnement naturel. Le développement
durable n'est peut-être pas l'expression la plus heureuse pour
désigner une " éco-économie ". Elle est
une tentative imparfaite pour traduire l'idée d'un développement
convivial, fondant une pérennité physique et biologique
des activités économiques, et prenant l'humanité
et la Biosphère (la Terre) - et non la beaucoup trop étroite
" activité économique " - comme référentielles.
Le rabachage incessant du " retour à la croissance "
comme panacée à tous nos problèmes sociaux par
la majorité des personnalités politiques, et par les décideurs,
est une dangereuse fuite en avant. Il fait fi des critiques de l'économie
classique formulées par Nicolas Georgescu-Roegen, cet économiste
d'origine roumaine, " dissident " de l'économie libérale
classique. Jugeant celle-ci beaucoup trop mécanique, Georgescu-Roegen
mettait en lumière la contradiction entre la deuxième
loi de la thermodynamique, la loi de l'entropie - c'est-à-dire
la dégradation inéluctable, suite à leur usage,
des ressources naturelles utiles à l'humanité -, et une
croissance matérielle sans limites annoncée par Samuelson.
D'où cette difficulté avec le mot durable dans "
développement durable ". L'objectif qui sous-tend l'économie
moderne, la croissance illimitée, s'opposant aux lois fondamentales
de la nature, doit être abandonné ou tout au moins radicalement
revue. Georgescu-Roegen appelait pour sa part à une décroissance
économique - certains parlent aujourd'hui en France de "
décroissance durable " - pour tenir compte de la loi physique
de l'entropie. Georgescu-Roegen manifestait la conviction que la joie
de vivre (flux immatériel) est la véritable finalité
de l'activité économique. En définitive, cette
idée fait son chemin.
Les
innombrables problèmes sociaux et environnementaux que génèrent
nos riches sociétés occidentales soulèvent la problématique
de l'inséparable trio " croissance-développement-environnement
". Vu sous cet angle pyramidal, nos sociétés apparaissent
très instables, la croissance économique étant
en hypertélie par rapport aux deux autres socles sur lesquels
elle s'appuie. Dans un colloque organisé à Lyon par l'Institut
d'études économiques et sociales pour la décroissance
soutenable, Sylvie Ferrari résumait les idées portées
par ce mouvement intellectuel à la recherche de nouveaux repères:
" La décroissance consiste à réduire le volume
et non la valeur de la production. Au niveau de l'économie, il
s'agit de produire des revenus avec moins d'énergie et de matière.
La valeur de la production peut donc augmenter. La clé de ce
changement réside à la fois dans la modification des processus
de production et des préférences des agents économiques.
Au niveau de la production, l'objectif visé est la réduction
des flux de déchets et de pollutions, ainsi que des quantités
d'énergie et de matières consommés. "
Produire
mieux, des objets de meilleure qualité, pour un usage moins éphémère
et mieux maîtrisé: autant de chemins que la décroissance
de la surconsommation, des produits et des procédés nuisibles
à l'environnement et à l'homme, devraient permettre d'emprunter.
Vaste programme, mais finalement plus réaliste qu'une croissance
vers des cieux illimités !
Benoît Lambert